Au 49 rue Caulaincourt, dans le 18ème arrondissement, se trouve l’un des derniers vidéo clubs de Paris (et de France). J’ai voulu lui consacrer le premier article d’une nouvelle catégorie du site, dédiée à des lieux inspirants en rapport avec le cinéma.
Les vidéo clubs : une vocation cinéphilique et sociale plus que jamais précieuse
J’habite dans ce beau 18ème arrondissement depuis maintenant plus de quinze ans, et malgré mon amour du cinéma – dont ce site témoigne –, je n’étais jamais rentré à l’intérieur du Vidéo Club de la Butte. Je suis pourtant passé devant sa vitrine un nombre incalculable de fois, ne serait-ce que pour me rendre au Cinéma des cinéastes ou au Pathé Wepler, deux cinémas situés près de la place Clichy (vers laquelle descend la rue Caulaincourt) ; mais je m’étais alors contenté de jeter un regard curieux vers la façade, laquelle m’évoquait d’ailleurs des souvenirs émus.

En effet, les vidéo clubs ont été, du temps de mon enfance et de mon adolescence, des lieux synonymes de rêveries, de fantasmes et de découvertes. J’ai encore en mémoire la vision de certaines jaquettes exposées dans leurs rayons : le visage blême de Laura Palmer dans Twin Peaks ; le corps nu d’Harvey Keitel dans Bad Lieutenant ; Élodie Bouchez sortant d’une rivière dans Les Roseaux sauvages ; le berceau entouré d’un étrange halo lumineux sur le profil de Mia Farrow dans Rosemary’s Baby.
Le rôle de ces établissements a été d’autant plus essentiel que la maison familiale ne recevait pas la télévision : un magnétoscope et les VHS louées à Melun (Seine-et-Marne) ont donc été les principaux supports de mon éducation cinématographique.
Depuis cette époque, je m’étais finalement habitué à la disparition progressive de ces lieux emblématiques des décennies 1980 et 90 ; disparition liée au développement de l’internet grand public (qui a rapidement permis le téléchargement de films), puis à l’apparition des plateformes de VOD et de streaming.

Peut-être est-ce justement parce que ce type d’endroit m’a été cher dans un passé lointain que j’hésitais à entrer dans le Vidéo Club de la Butte ; je craignais, sans doute, de ne pas y retrouver un charme enfoui dans ma mémoire. Cette crainte s’est vite estompée quand, en ce mois d’octobre 2024, j’ai enfin franchi le seuil de l’établissement tenu, depuis plus de vingt ans, par Christophe Petit – établissement qui existait déjà dans les années 1980, et dont il a lui-même été l’un des clients ; on peut donc dire qu’il en perpétue l’histoire et l’héritage.

À l’occasion de cette première venue, j’ai réalisé qu’un vidéo club n’est pas un temple du passé, une bulle de nostalgie mais bien un endroit dont la vocation, à la fois sociale et cinéphilique, est toujours, et peut-être plus que jamais, d’actualité.
Un catalogue plus vaste que celui des plateformes
En premier lieu, c’est la qualité de l’offre qui m’a interpellé. Aux côtés de films très connus que je m’attendais à voir en rayon, plusieurs titres ont davantage attiré mon attention. Pour ne citer qu’eux, The Sweet East et Gutland, qui sans être inconnus, n’ont pas bénéficié d’une distribution très importante dans les salles obscures, et qu’on ne trouvera pas sur toutes les plateformes (loin s’en faut). Côté nouveauté, il y a une volonté de proposer des films qui ne sont pas forcément restés très longtemps à l’affiche
, m’explique Christophe.

J’ai continué ma déambulation dans la boutique, toute en longueur ; Les Ombres persanes, Les Filles d’Olfa, Les Cinq diables, Severance, les classiques de Friedkin, Cimino, David Mamet, Ferrara, Pialat, Preminger, Peckinpah et j’en passe, sont autant d’autres films, récents ou anciens, qui m’ont confirmé que la sélection était de valeur – et qu’elle était vaste, également.
Le catalogue comprend en effet 25 000 films… soit trois fois plus que celui de Netflix, à titre de comparaison. Comme me l’explique le propriétaire des lieux, il faudrait s’abonner à plusieurs plateformes pour accéder à un choix comparable en nombre – ce qui reviendrait plus cher, à l’année, qu’un abonnement dans un vidéo club.

Un lieu de partages et d’échanges
Cet impressionnant catalogue n’est pas l’unique intérêt du lieu. Comme j’ai pu le constater tandis que je prenais des photos et posais quelques questions au gérant, un vidéo club est un lieu où l’on parle, où l’on échange, bref, un lieu vivant. Les quelques clients qui sont passés au cours de ma visite ont tous discuté avec Christophe : partage de conseils, d’impressions, de découvertes… Des interactions qui sont propres aux boutiques physiques, et que les recommandations générées par les algorithmes des plateformes ne sauraient remplacer. Celles-ci ne sont pas que moins chaleureuses : elles sont aussi moins pertinentes. Ici, l’intelligence n’est pas artificielle
, peut-on lire sur une affiche.

Les clients que j’ai aperçus couvrent plusieurs générations. Il y a beaucoup de jeunes
, m’a confirmé Christophe, avant de m’expliquer que plusieurs des 20-30 ans témoignent d’un certain recul vis-à-vis du tout numérique dans lequel ils ont grandi. Moi qui m’attendais à ne voir que des quadras et quinqas nostalgiques, cette information a pris à contre-pied mes idées préconçues. Tant mieux.
Parmi ces fidèles figure un certain Michel Gondry. Une affiche de son film Soyez sympas, rembobinez m’a rappelé une anecdote lue dans un article : le célèbre réalisateur a un jour demandé à Christophe quelle phrase pouvait-on lire fréquemment dans un vidéo club – la réponse obtenue est devenu le titre du film précité, sorti en 2008.

Que dire d’autres ? Le Vidéo Club de la Butte s’inscrit pleinement dans la vie locale du quartier, par son lien avec plusieurs associations et événements, dont le Montmartre Festival. Il est aussi le cadre de signatures, dont une prochaine va concerner un livre consacré à L’Empire des sens, le sulfureux film de Nagisa Ōshima.
De mon côté, je suis sorti de l’établissement, en ce mardi 23 octobre, avec des choses à raconter et trois films : Le Processus de paix, Inquiétudes et La Faute à Voltaire. Quelque chose me dit que d’autres suivront…
Infos pratiques : Le Vidéo Club de la Butte, 49 rue Caulaincourt, 01.42.59.01.23.



















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