Un matin de ce mois d’avril, j’ai croisé fortuitement le musicien connu sous le nom de Mocke dans le 17ème arrondissement de Paris. Après lui avoir fait part de mon admiration, je me suis permis de lui adresser une demande d’interview par mail (le lien entre son parcours et ce site étant qu’il a composé pour le cinéma), qu’il a fort gentiment acceptée.
Quelques mots (personnels) au sujet de Mocke
C’est difficile d’écrire sur un musicien sans livrer une plate fiche chronologique, sans lui affubler des étiquettes réductrices ou encore, sans lui associer des adjectifs pompeux. Je vais tâcher de le faire avec une subjectivité assumée, ce qui est, peut-être, la meilleure façon d’éviter les lieux communs (mais pas les maladresses !).
C’est au travers de l’excellent groupe Holden (actif de 1998 à 2015, environ), le premier projet musical d’ampleur auquel il a participé (en qualité de guitariste, auteur et compositeur), que j’ai découvert Mocke. Je suis incapable de décrire les circonstances de cette première écoute ; un jour, la musique produite par ce groupe est entrée dans ma vie, mais j’ignore par quel biais et de quelle façon.
Si j’insiste sur ce point, c’est que ce mystère me paraît convenir au son de Holden, qui a quelque chose d’onirique, de cotonneux et d’un peu insaisissable. Les textes de leurs chansons, en général peu explicites, évoquent d’ailleurs davantage des impressions, sentiments et sensations que des thématiques ou histoires précises.
On pourrait en dire autant de la musique que Mocke propose depuis la séparation du groupe, que ce soit dans le cadre d’albums solos (trois jusqu’à aujourd’hui), collaboratifs (avec, entre autres, ARLT et Bastien Lallemant) ou de son groupe actuel (MIDGET!), un duo avec Claire Vailler. C’est une musique qui nous file entre les doigts, comme l’anguille (titre de son premier album solo), mais dont on aime suivre les progressions imprévisibles sur des chemins sinueux.
Mocke a confié, il y a quelques années, travailler parfois des compositions de Thelonious Monk (personnellement, l’un de mes pianistes favoris avec Tom Waits, Fiona Apple et Duke Ellington) à la guitare. L’anecdote traduit une approche atypique de l’instrument, ainsi qu’une proximité avec un artiste (Monk) adepte des harmonies étranges et des mélodies biscornues – des termes qu’on pourrait parfois employer au sujet de la musique de Mocke, dont le nom d’artiste a d’ailleurs une sonorité proche (pure coïncidence, a priori) de celui du compositeur de Crepuscule with Nellie.
Mais il est toujours un peu vain et trompeur de vouloir enfermer un artiste dans un réseau d’influences : d’une part celles de Mocke sont nombreuses et diverses, d’autre part, même s’il cite (habilement) la mélodie de Desafinado dans la chanson Soleil enculé de ARLT, Mocke n’est jamais dans l’imitation, y compris celle de son propre travail – les termes « exploration » et « recherche » semblant plus représentatifs de sa démarche.
À plusieurs reprises, il a mis son inspiration rêveuse, sensible et singulière au service de récits cinématographiques, et compte tenu de la thématique principale de ce site, c’est sur cet aspect de sa carrière que porte l’essentiel de l’entretien ci-dessous. Mocke y mentionne plusieurs projets et artistes ; vous trouverez, à leur sujet, des liens et/ou informations complémentaires sous l’interview.
Entretien
De quand date ta première rencontre, en tant que musicien, avec le cinéma ? J’ai l’impression qu’elle a eu lieu lors du tournage du film Violences des échanges en milieu tempéré (2004), où l’on voit le groupe Holden (à l’époque, composé de toi, d’Armelle Pioline, de Richard Cousin, d’Evan Evans et de Pierre-Jean Grapin) jouer dans un bar, parisien a priori (si jamais tu te souviens lequel, c’est le genre de détails que j’aime beaucoup !).
De la découverte de la musique de Bernard Herrmann, surtout celle de Vertigo qui m’a renversé. Mais en tant que protagoniste actif, ça doit être Violence des échanges… en effet. Ou Paréntesis dont tu parles plus bas. Le bar était à Lyon ! Et je ne me rappelle pas de son nom, bien sûr.

Qu’est-ce qui explique la présence de Holden dans ce film ? Jean-Marc Moutout, le réalisateur, était un fan du groupe ?
Je ne sais pas s’il était fan mais il aimait bien le groupe. Je l’avais côtoyé grâce à Silvain Vanot qui composait pour lui et avec qui je travaillais à l’époque.
J’ai lu que Holden avait aussi travaillé sur le film chilien Paréntesis, de Pablo Solis, qui est également l’auteur du documentaire sur les fameuses tournées du groupe au Chili dans les années 2000 (Bon voyage, my life with Holden). J’ai hélas trouvé peu d’infos sur Paréntesis (et donc sur votre participation) ; peux-tu m’en dire plus à ce sujet ?
Pas vraiment, ne l’ayant même pas vu 🙂 J’avoue être un peu rétif à la nostalgie en matière de carrière musicale et j’ai du mal à me retourner sur mon passé.
Pablo Solis nous avait suivis lors d’une longue tournée et il avait l’air, Dieu sait pourquoi, de plus en plus déprimé à mesure que la tournée avançait, et j’avoue m’être demandé s’il irait au bout de son projet de film documentaire.
Toujours avec Holden, tu co-écris la chanson 1001 femmes spécialement pour le mockumentary musical de Maïwenn, Le Bal des actrices (2009) ; c’est Romane Bohringer qui l’interprète (note : il en existe une version par Holden uniquement, sur la compilation L’Essentiel). Peux-tu nous parler de la rencontre et du travail avec Maïwenn, et de la façon dont vous avez conçu ce titre avec Armelle Pioline ?
À vrai dire, je l’ai composé tout seul ce morceau. J’en avais écrit un autre que Maïwenn aimait beaucoup et dont j’étais très satisfait mais… la scène a été coupée et il a fallu recommencer. En le composant, je n’ai pas réalisé à quel point il était difficile sur le plan rythmique et de la gestion du souffle parce qu’Armelle l’avait chanté d’un trait mais Romane, qui a une fort jolie voix mais n’est pas une chanteuse professionnelle, a pas mal souffert avant d’y arriver. Ce qui ne s’entend heureusement pas dans la version finale.
Maïwenn m’a impressionné par l’autorité et la confiance avec laquelle elle menait sa barque. J’ai eu la sensation d’être en présence de quelqu’un qui savait très précisément ce qu’elle voulait et mettrait tout en œuvre pour y parvenir.
J’ai revu Gutland (2017), de Govinda Van Maele, cette semaine. La musique, instrumentale cette fois, que tu as composée pour ce film contribue à son climat à la fois ordinaire et étrange, calme et inquiétant. Est-ce que le film était déjà monté quand tu as commencé à travailler ? Ou as-tu composé à partir de rushes, voire du seul scénario, avant le tournage ?
J’ai travaillé à partir de séquences que Govinda m’envoyait. Mais on parlait beaucoup avec Govinda, il est même venu plusieurs fois chez moi. C’est quelqu’un d’extrêmement intéressant, érudit, d’une grande intelligence. À mon avis, il va faire de grandes choses.
Est-ce toi ou le réalisateur qui a eu l’idée d’utiliser, en complément de la musique originale, le titre Bol, qui figure sur L’Anguille, ton premier disque solo ? Son utilisation est intéressante, car ce morceau a quelque chose d’apaisant, or la fin du film est ambiguë – elle dégage quelque chose de tranquille mais en même temps, le protagoniste s’est littéralement fondu
dans une communauté, ce qui a un côté un peu angoissant.
Je crois que c’est lui. Oui je suis d’accord, la fin du film est secrètement angoissante. Et je crois que mes musiques sont rarement exemptes d’une certaine anxiété, malgré l’ataraxie apparente.
Liens et informations complémentaires

L’image tout en haut de cette page est extraite d’un showcase de Holden au square Gardette ; la vidéo a été réalisée par Sébastien Jaudeau. J’ai trouvé que cette photo de la guitare de Mocke, en position verticale, illustrait bien son jeu atypique.
Pour conclure
Encore merci à Mocke d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, parfois un peu à côté de la plaque ! Je vous invite, si ce n’est déjà fait, à vous pencher sur sa discographie solo, celle de Holden, de Midget!, du groupe ARLT et de Bastien Lallemant.
Je retiens de cette agréable expérience qu’il ne faut pas hésiter à commencer sa journée de travail en retard. Le jour où j’ai croisé Mocke, j’ai en effet failli renoncer à mon footing matinal, car il était 9h passées et je suis censé commencer vers 9h30 ; j’ai privilégié l’air frais et la santé, et suis donc sorti trottiner dans les belles rues des 18ème et 17ème arrondissements. Si j’avais été plus sérieux, je n’aurais, de toute évidence, pas fait cette rencontre, et donc pas réalisé cette petite interview. Une leçon à méditer…



















2 commentaires
Merci pour cet entretien, j’adore !
Merci à vous pour ce retour ! ça fait toujours plaisir.