Film de Miguel Gomes
Année de sortie : 2024
Pays : Portugal, Italie, France
Scénario : Telmo Churro, Maureen Fazendeiro, Miguel Gomes, Babu Targino
Photographie : Gui Liang, Sayombhu Mukdeeprom et Rui Poças
Montage : Telmo Churro
Avec : Gonçalo Waddington, Crista Alfaiate, Cláudio da Silva, Lang-Khê Tran, João Pedro Vaz, Teresa Madruga
Grand Tour témoigne de la liberté et de la créativité intactes de son auteur, Miguel Gomes, qui met ici en scène un extraordinaire couple de cinéma.
Synopsis du film
En 1917, à Rangoun, alors capitale de la Birmanie britannique. Edward (Gonçalo Waddington), fonctionnaire, reçoit un message de sa fiancée, Molly (Crista Alfaiate), qui lui annonce sa venue prochaine en vue de leur mariage. Pour des raisons obscures, Edward prend peur, et se met à fuir à travers plusieurs pays de l’Extrême Orient. C’est sans compter sur la détermination de Molly, qui part à sa poursuite.
Critique de Grand Tour
Comme son titre l’indique, Grand Tour (référence aux voyages initiatiques effectués par les jeunes européens bien nés
à partir de la moitié du 17ème siècle) est un film en mouvement. La caméra de Miguel Gomes parcourt l’espace et le temps (le film alterne entre des scènes fictives à l’époque des colonies britanniques et des images tournées aujourd’hui dans les mêmes pays), et cette déambulation forme un récit sinueux, ondulé, un récit qui louvoie comme un bateau ivre. Les enjeux dramatiques sont assez vagues, comme l’est, d’ailleurs, l’état d’esprit de l’anti-héros romantique campé par Gonçalo Waddington, égaré dans des territoires colonisés où il ne se place guère du côté des dominants, même s’il partage, avec eux, une nationalité commune.
On ne sait pas précisément pourquoi il fuit une femme dont il paraît être amoureux et admiratif. Le refus de l’évidence ? Le rejet d’un modèle social indissociable d’un pays dont il ne partage pas les ardeurs conquérantes ? Son parcours est-il l’illustration de la phrase de Picabia, reprise par Gainsbourg : je fuis le bonheur pour qu’il ne se sauve pas
? A-t-il peur de Molly et, à travers elle, de lui-même ? Se juge-t-il indigne d’elle ?
C’est peut-être un peu de tout cela ; le cinéma de Miguel Gomes n’est pas de ceux qui articulent des réponses. Il faut se laisser porter par ce conte atypique, ce voyage cinématographique qui détourne allègrement les objectifs de ceux auxquels renvoie la notion de Grand Tour. Un voyage qui semble rythmé par des percussionnistes lascifs et ensommeillés. On décèle ça et là une critique maline du colonialisme et du mépris occidental, mais Grand Tour n’est pas pour autant une œuvre à message. Plus présent que le politique, l’amour semble être le moteur, cahoteux, de l’action ; c’est lui qui motive le parcours têtu, désopilant et sublime de Molly (remarquable Crista Alfaiate), lancée à la poursuite d’un fiancé désinvolte et imbibé.
Miguel Gomes, ses co-scénaristes et la comédienne ont conçu ensemble un personnage féminin inoubliable, déjà légendaire. Drôle, forte, singulière, Molly donne le la de la seconde partie du film qui, comme le superbe Tabou, célèbre le pouvoir mystérieux des sentiments et de l’illusion. Une illusion au cœur même de l’art cinématographique, dont Miguel Gomes est l’un des pratiquants les plus libres et inspirés de notre temps.
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