Film d’Emmanuel Mouret
Année de sortie : 2024
Pays : France
Scénario : Emmanuel Mouret et Carmen Leroi
Photographie : Laurent Desmet
Montage : Martial Salomon
Avec : Camille Cottin, Sara Forestier, India Hair, Damien Bonnard, Grégoire Ludig, Vincent Macaigne, Eric Caravaca
La salle était presque pleine en ce samedi 30 septembre au cinéma Le Méliès, où était projeté, en avant-première et en compétition, le nouveau film d’Emmanuel Mouret, Trois amies, dans le cadre du 12ème festival du film de Montreuil.
Synopsis du film
Joan (India Hair), Alice (Camille Cottin) et Rebecca (Sara Forestier) occupent toutes un poste de professeure dans un lycée lyonnais. Elles se retrouvent souvent après les cours, pour parler de tout et de rien, souvent d’amour. Un jour, Joan confie à Alice qu’elle pense ne plus aimer Victor (Vincent Macaigne), son compagnon. Son amie la rassure aussitôt : elle n’est pas vraiment amoureuse du sien, Eric (Grégoire Ludig), et cela lui convient très bien ; la passion, dit-elle, la tourmente trop. Mais Joan n’est pas convaincue…
Critique de Trois amies
Récemment, je chroniquais le film de fin d’études d’Emmanuel Mouret, Promène-toi donc tout nu (1999). Le réalisateur, originaire de Marseille, a réalisé 12 films depuis ce truculent moyen métrage. Dans chacun d’eux, il aborde plus ou moins les mêmes questionnements autour d’un sentiment amoureux confus, mystérieux et capricieux (d’ailleurs, l’un de ses films s’appelle Caprice, et même s’il s’agit du nom d’un personnage, ce titre renvoie sans doute à l’aspect irrationnel et entêtant du désir tel que Mouret l’explore dans ses scénarios). Mêmes questionnements donc, mais illustrés à travers des situations qui les éclairent sous un jour légèrement différent à chaque fois, tandis qu’en termes de tonalité, Mouret est passé de franches comédies (ses premiers films) à un mélange de comédie et de drame (si l’on excepte le mélodrame Une Autre vie et le film d’époque Mademoiselle de Jonquières), ce qui évoque un peu le parcours de Woody Allen, l’un de ses réalisateurs de référence (aux côtés de Blake Edwards ; Billy Wilder ; Eric Rohmer ; François Truffaut ; John M. Stahl ; Douglas Sirk ; etc. ; lire à ce sujet La Séquence du spectateur dédiée à Mouret sur le site DVDClassik).

Ici, c’est sur la base d’un trio amical, comme le titre du film l’indique, qu’il compose des variations sentimentales. Un trio féminin, incarné par Camille Cottin, Sara Forestier et India Hair, dont chaque membre représente des rapports différents à la relation amoureuse. Trois, comme les sœurs de Hannah et ses sœurs, qu’une spectatrice a évoqué après la projection au Méliès – Mouret confirmant dans la foulée que c’était l’un des films qu’il avait en tête lors du processus d’écriture de Trois amies (auquel a participé la scénariste Carmen Leroi). Autour des principales figures féminines gravitent des compagnons officiels ou non, campés par Vincent Macaigne (dont il s’agit de la troisième collaboration avec le cinéaste après Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait et Chronique d’une liaison passagère), Grégoire Ludig (qui montre une nouvelle fois qu’il n’est pas à l’aise qu’avec le registre purement comique) et un Damien Bonnard signant une composition d’une grande douceur.
Douceur
est d’ailleurs un maître mot ici ; plus généralement, il me semble indissociable de la plupart des films d’Emmanuel Mouret. Certes, ses personnages doutent souvent (à peu près toujours, à vrai dire) et souffrent parfois ; certes, ils sont confrontés à des élans du cœur et du corps volontiers en contradiction avec leurs principes, mais le cinéaste, la plupart du temps, filme cela comme une réalité de toute façon inévitable, avec laquelle il faut composer et dont la complexité, pour citer le titre du roman écrit par Thomas Duval (Bonnard), peut aussi être réjouissante
, du moins si on la considère sous un certain angle.

Comme à son habitude, Mouret utilise beaucoup le plan séquence pour laisser de l’espace aux comédiens, et pour mieux suivre l’évolution de leurs expressions au cours d’une scène, invitant le spectateur, ainsi qu’il l’a lui-même expliqué, à accorder à celles-ci une attention particulière, dans la mesure où les regards ne disent pas toujours les mêmes choses que les répliques (le mensonge, aux autres ou à soi-même, est ici omniprésent). Répliques comme toujours très écrites, musicales pourrait-on dire, contrebalancées par des silences qui parfois, en disent autant ou davantage.
C’est drôle et triste, parfois au même moment, et toujours aussi élégant et fluide en termes d’écriture et de mise en scène. Cependant, la multiplication des pistes amoureuses m’a parfois fait regretter les récits, plus épurés mais pas moins profonds pour autant, de certains films de Mouret (les premiers notamment) ; à titre personnel, quelques péripéties m’ont d’ailleurs laissé un peu sceptique (j’aime particulièrement le personnage joué, avec brio, par Sara Forestier, et disons que sans trop spoiler, Rebecca illustre à un moment donné la chanson I Fall in love too easily, immortalisé par Chet Baker, d’une manière pas forcément crédible). On a parfois le sentiment que face au défi de devoir composer avec les mêmes motifs depuis plus de vingt ans (défi commun à de nombreux artistes), le cinéaste tente de varier le résultat en ajoutant des événements et des quiproquos, au risque de donner au sentiment amoureux un aspect un peu trop systématique, et à la narration un côté trop mécanique et fabriqué.

Une spectatrice, à la Mostra de Venise, a confié au cinéaste qu’elle était les trois personnages féminins à la fois. Après avoir entendu cette anecdote, j’ai observé avec plus d’attention l’affiche de Trois amies, projetée sur l’écran au cours de la séance de questions réponses (voir ci-dessous). On y voit Camille Cottin en premier plan, les yeux dans le vague, et, à l’arrière plan, Sara Forestier et India Hair (que j’ai trouvé particulièrement excellente, et qui a sans doute trouvé ici son plus beau rôle à ce jour). Le point est fait sur Cottin, si bien que les deux autres comédiennes sont floues – comme des pensées, des émotions, qui habiteraient le personnage au premier plan. Vue sous cet angle, l’image viendrait donc faire écho au ressenti de cette spectatrice.
Je n’ai pas demandé à Emmanuel Mouret si cette interprétation était juste, mais de toute façon, je pense qu’il m’aurait répondu que j’étais libre, comme tout spectateur, de me faire ma propre idée à partir des intrigues et des motifs qu’il tisse, avec une délicatesse intacte.























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