
Film de Roman Polanski
Année de sortie : 1988
Avec : Harrison Ford, Emmanuelle Seigner, Betty Buckley, Yves Régnier, Gérard Klein.
Sondra Walker (dans un taxi sur le périphérique parisien) : Do you know where we are ?
Richard Walker : No. It’s changed too much.
Avec Frantic, Roman Polanski signe un thriller bien mené et qui rend très bien compte de la plongée d’un homme ordinaire dans un environnement qui lui est totalement étranger. Harrison Ford y est magistral, aux côtés d’Emmanuelle Seigner dans le rôle qui la rendit célèbre.
Frantic a été projeté au Festival du cinéma américain de Deauville 2009 dans le cadre de l’hommage au célèbre acteur américain qui a reçu, samedi 1er mars dernier, un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.
Synopsis de Frantic
Le Dr Richard Walker (Harrison Ford) et sa femme Sondra (Betty Buckley) reviennent à Paris pour la première fois depuis leur lune de miel, à l’occasion d’un colloque. Après une sieste dans la chambre de l’hôtel où le couple est descendu quelques heures plus tôt, Walker constate la disparition de sa femme. Réalisant qu’il ne peut compter ni sur l’ambassade américaine ni sur la police française, le docteur est contraint de mener sa propre enquête – tant bien que mal…
Critique
Frantic est la deuxième incursion de Roman Polanski dans le genre policier. Près de quinze ans auparavant, le réalisateur avait rendu un hommage brillant et original au film noir avec Chinatown ; ici, si hommage il y a, c’est davantage du côté de Hitchcock qu’il faut se tourner. On retrouve en effet une des situations favorites du grand metteur en scène britannique : un personnage ordinaire confronté à des événements qui le dépassent totalement.
Frantic marque la dernière collaboration de Polanski avec le scénariste français Gérard Brach, les deux hommes ayant écrit ensemble Répulsion, Cul de Sac, Le Bal des Vampires, Le Locataire, Tess et Pirates.
Une plongée déstabilisante dans l’inconnu
Avec beaucoup d’intelligence et de maîtrise, le réalisateur montre très bien l’errance et les doutes d’un personnage qui doit faire face à une situation à laquelle il n’est absolument pas préparé, qui plus est dans une ville qu’il connait à peine, et dans un pays dont il ne parle pas la langue. Durant la première heure du film – très immersive – le docteur Walker (Harrison Ford) évolue dans un univers obscur (un Paris nocturne peuplé de personnages plutôt louches), mène tant bien que mal une enquête chaotique et se retrouve le plus souvent en situation de faiblesse. Pour lui, tout est difficile, laborieux, et Polanski parvient très bien à rendre compte du décalage entre le quotidien du personnage principal et les situations auxquelles il est confronté.
Si cet aspect de Frantic – le réalisme saisissant propre aux réactions du « héros » – est particulièrement réussi, c’est aussi en grande partie dû à Harrison Ford, qui a accumulé les performances brillantes au cours de la décennie 80 (Blade Runner, Witness, Mosquito Coast…). A travers un jeu tout en sobriété et en nuances, il exprime parfaitement à la fois l’anxiété, les difficultés et la détermination inébranlable de cet homme ordinaire, totalement dépassé par le cours des événements mais fermement décidé à retrouver la femme qu’il aime.

Harrison Ford
Frantic comporte aussi des scènes d’autant plus intéressantes que, tournées par un autre, elles auraient pu être tout à fait anodines. Ainsi, quand il filme Walker se déplacer laborieusement sur le toit d’un immeuble parisien, Polanski signe l’une des meilleures séquences du film, qui peut d’ailleurs à elle seule résumer toute l’histoire : un homme se retrouve à faire quelque chose qu’il ne fait jamais au quotidien, et la mise en scène et le jeu de l’interprète rendent parfaitement compte de la difficulté vertigineuse de l’entreprise. C’est long, laborieux, dangereux, comme rarement d’autres réalisateurs ont su le montrer au cours de scènes similaires.
On sourit également lorsque Walker se prend à jouer un rôle de dur pour protéger Michelle (Emmanuelle Seigner), avant d’encaisser un mémorable coup de pied dans la tête. On sourit et on y croit, car a priori, c’est ainsi que les choses se passent dans la réalité : un homme qui n’a pas l’habitude de se battre ne fait pas longtemps le poids contre un « professionnel » ; mais tous les films de genre ne respectent pas ce genre de détails, qui font toute la crédibilité – et le principal intérêt – de Frantic.
La relation entre Walker et Michelle est également intéressante ; autant Walker n’est pas du tout à sa place dans les bars et les boites de nuit qu’il est amené à fréquenter, autant Michelle connait parfaitement cet environnement. On est donc loin d’un duo stéréotypé dans lequel le personnage masculin domine la situation ; dans Frantic, c’est le plus souvent l’inverse.
Le casting et la BO de Frantic
Frantic a offert son premier rôle important à Emmanuelle Seigner, qui avait tourné auparavant avec Christopher Franck (dans L’Année des Méduses), Jean-Luc Godard (dans Détective) et Pierre Granier-Deferre (dans Cours Privé). Son duo avec Harrison Ford fonctionne parfaitement. On retrouve également des acteurs français qui plus tard feront surtout carrière à la télévision : Yves Rénier, dans le rôle d’un commissaire de police, et Gérard Klein, qui interprète l’un des membres du personnel de l’hôtel. On y voit même Dominique Pinon, futur acteur fétiche de Jean-Pierre Jeunet, qui joue un clochard dans la brasserie où Walker se rend pour poser des questions à propos de sa femme.

Harrison Ford (en plein doute) et Emmanuelle Seigner dansent sur "I've seen that face before"
Côté musique, Ennio Morricone signe à nouveau une B.O qui colle parfaitement à l’atmosphère du film ; on entend aussi fréquemment une chanson entêtante de Grace Jones, I’ve seen that face before, notamment dans la scène de la boite de nuit (voir photo ci-dessus), au cours de laquelle Walker est clairement déstabilisé par la danse suggestive de Michelle. Le choix de cette chanson n’est sans doute pas anodin, le texte faisant référence à un Paris nocturne et plutôt inquiétant, comme celui dans lequel évolue le personnage principal de Frantic.
Si Frantic ne s’élève pas à la hauteur des meilleurs films de Polanski (parmi lesquels je citerai Chinatown, Rosemary’s Baby et Tess), et n’a peut-être pas l’originalité et le côté fascinant de Répulsion ou du Locataire, il parvient parfaitement à décrire la plongée vertigineuse d’un homme ordinaire dans un environnement qui lui est inconnu. L’intelligence du scénario, l’atmosphère du film, la qualité du jeu de Harrison Ford et bien entendu celle de la mise en scène de Polanski l’élèvent bien au dessus du banal thriller auquel on pourrait – trop hâtivement – l’associer.
2 commentaires
Précédant de deux ans la caravane de thrillers paranoïaques souvent surcalibrés que s’enverra le père Ford durant les nineties, Frantic est en outre l’occasion pour la paire Brach-Polanski de s’adonner à une révérence à peine déguisée aux grandes contributions du gros Zhitchcock. Nimbé de vertige, saupoudré d’homme en sachant trop et faisant -évidemment !- femme disparaître, le script des deux gaillards lorgne ainsi à n’en plus finir vers les jamestewarteries les plus anxiogènes et les plus fétichistes, faisant de la sorte de Paris et ses ponts un autre San Francisco (d’où vient d’ailleurs le Dr Walker, ça alors ?!). La ville est en effet, à l’instar du Grand Hôtel, un personnage à part entière et peu de parisiens la reconnaîtront malgré ses monuments, tant elle est anglophonisée et revisitée à la sauce mystère. Gentiment interlope (on se croirait parfois dans Le Marginal !), froidement indifférente, le film ne retient de la capitale noctambule que ses petits matins hagards où les éboueurs sont rois, ramassant les déchets d’existence solitaires et anonymes, et une poignée de clichés à la dent dure… : on attendait de Roman un œil un peu plus frais sur le sujet mais on imagine que les conventions de la vente à l’internationale impliquait son quota de poncifs identificateurs et rassurants…
En pleine traversée du désert (à l’image du mégabide Pirates, les années 80 (et même au-delà !) n’auront pas été clémente avec le trublion polonais), Polanski avec Brach (alors en pleine période agoraphobe, authentique carburant de ses scénarios pour Roman (Repulsion, Cul-de-Sac, Le Locataire,… aux espaces sources des plus hautes angoisses) trouve, au-delà de la machinationnerie hitchcocko-doneniene, une tonalité propre aux films noirs à la française hautement infusés de lettres amerloques (on pense aux adaptations de Goodis par exemple, faites par Truffaut, Béhat zou Beineix mais aussi à quelques polars massifs de Jacques Deray ou Claude Pinoteau avec Lino Ventura), souvent amenée par les seconds rôles, les petites frappes ambiantes, les portes-flingues atypiques, les énergumènes un peu barges… la faune en somme qui peuple un univers discrètement décalé. Ici Pinon, Floersheim (régulièrement vus d’ailleurs chez les réals 80’s cités plus haut) et une poignée d’autres distillent allègrement cette ambiance particulière, dosant absurde et angoisse.
Le film ne s’élève cependant pas bien longtemps à la hauteur de ses ambitions suffisamment longtemps (on dit le premier montage plus long d’un quart d’heure et jouissant d’une autre fin) et s’avère loin d’honorer la promesse de son titre (Frénétique)*) et passé le petit jeu des comparaisons cinéphiles, la machine piétine méchamment à mi-chemin, ne sursautant qu’à l’occasion d ‘éparses séquences « d’action » à l’efficacité toutefois un peu vaine (la séquence du toit, celle du parking Beaubourg), faute de liant et d’égal niveau. Impression que ne permet pas d’oublier la fâcheuse partoche d’un Morricone en pleine phase Royal Canin, ni la douteuse performance d’Emmanuelle Seigner, ne valant pas plus qu’une Anne Parillaud ou une Fanny Bastien… loin de Kim Novak ou Audrey Hepburn** en somme.
*Harrison Ford agacera Polanski en suggérant ironiquement
qu’un plus humble Moderately Disturbed aurait suffi…
** Enfin ça vaut toujours (un tout petit peu) mieux
que Blossom dans la calamiteuse Vérité sur Charlie..
Merci pour le commentaire! je suis d’accord que le film s’essouffle vers la fin, par contre perso j’aime beaucoup la scène du toit. je la trouve super bien filmée et très représentative de l’histoire du film.
quant à la vision un peu étrange de paris… je pense que Polanski filme la ville telle que Walker la voit, or Walker est totalement pommé pendant tout le film, je trouve donc que c’est cohérent.