Film de Dania Reymond-Boughenou
Année de sortie : 2024
Scénario : Dania Reymond-Boughenou et Virginie Legeay
Photographie : Augustin Barbaroux
Montage : Julie Naas
Musique : Dan Levy
Avec : Khaled Benaissa, Camélia Jordana, Shirine Boutella, Mehdi Ramdani
Il y a tant de morts
Extrait du poème Poussière de juillet, de Kateb Yacine
Crachant la terre par la poitrine
Pour si peu de poussière
Qui nous monte à la gorge
Avec ce vent de feu
Dimanche 17 novembre, au cinéma Le Méliès de Montreuil, était projeté, dans le cadre de la 13ème édition du Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec, le film Les Tempêtes. La réalisatrice Dania Reymond-Boughenou et l’actrice Camélia Jordana étaient présentes. Retour sur une envoutante et mélancolique séance de cinéma.
Synopsis du film
Après avoir rendu visite à un ancien membre d’un groupe islamique actif au cours de la guerre civile algérienne, Nacer (Khaled Benaissa), journaliste, croise des paysans qui lui parlent d’un curieux événement : une sorte de poussière jaune a partiellement recouvert des terres à proximité de leurs habitations.
De retour en ville, Nacer propose à son rédacteur en chef d’enquêter sur ce sujet. Ses collègues se montrent d’abord sceptiques, mais d’autres tempêtes surviennent et, avec elles, des phénomènes encore plus déroutants…
Critique de Les Tempêtes
Des vagues qui roulent vers le large au lieu d’aller vers la rive… La toute première image du film Les Tempêtes suggère d’emblée un mouvement vers le passé. La scène suivante confirme cette impression puisqu’on y voit un journaliste, Nacer, interroger un ancien membre d’un groupe ayant sévi au cours de la décennie noire algérienne (1992-2002).

La réalisatrice (et co-scénariste) Dania Reymond-Boughenou, dont c’est le premier long métrage, a choisi de ne pas évoquer cette période tragique sous un angle politique ou documentaire. Les Tempêtes s’apparente davantage à une oeuvre impressionniste, stimulant avant tout les sens et l’intuition du spectateur à travers un récit flottant, volontairement dépourvu de repères temporels et géographiques précis. La mélancolie y est plus prégnante que la colère – même si le personnage de Nacer est parfois la proie de ce sentiment, pour des raisons plus que compréhensibles. Le réalisme côtoie ici un fantastique vaporeux, qui permet à la réalisatrice de méditer sur une histoire collective et individuelle en ayant recours à un langage symbolique et poétique, et non à des discours explicatifs ou didactiques.

La poussière colorée qui interpelle les personnages est à la fois un motif esthétique – lequel détermine en partie la photographie du talentueux chef opérateur Augustin Barbaroux –, un symbole de réminiscence et une référence poétique. Le film cite en effet le poème Poussière de juillet, de Kateb Yacine, un écrivain algérien engagé contre la colonisation de l’Algérie par la France, autre traumatisme historique auquel Les Tempêtes renvoie lors d’une scène de dialogue entre Nacer et des paysans. À la recherche du temps perdu est également mentionné, ce qui m’a saisi car Les Jours d’avant, qui traite également des années noires en Algérie, comporte lui aussi une référence au roman de Marcel Proust ; l’idée d’un temps perdu semble donc omniprésente dans ces deux films.
Celui qui nous intéresse aujourd’hui est d’une intensité rentrée, sourde, qu’on retrouve dans le jeu, à la fois sobre et habité, de Khaled Benaissa et de Camélia Jordana (on notera aussi les prestations de Shirine Boutella et Mehdi Ramdani), qui expriment beaucoup de choses en peu de mots et de gestes. Le rythme semble dicté par celui des vagues visibles dans le premier plan. Il nous balance sans cesse entre fantasme et réalité ; passé et présent ; moments agités et plus calmes – ce dernier type de transition renvoyant à la notion de deuil, qui est au coeur du récit. Un deuil dont on devine, même si ce n’est pas explicité dans le film, qu’il est rendu plus difficile par certains aspects de la Charte pour la paix de 2005, impliquant de ne pas revenir sur les événements survenus au cours des années noires. Dans ce contexte, les tempêtes de poussière filmées par Dania Reymond-Boughenou semblent être l’expression surnaturelle, en quelque sorte, d’une mémoire proscrite.
Après la projection, Dania Reymond-Boughenou a d’ailleurs expliqué qu’elle avait fait Les Tempêtes afin de donner une texture, des couleurs à une mémoire
. J’ai repensé à cette phrase depuis ; elle renvoie bien sûr au film et à son sujet, mais plus largement, il me semble qu’elle constitue une émouvante définition du cinéma.
Liens utiles
Les Tempêtes sort le mercredi 20 novembre au cinéma ; pour découvrir les séances près de chez vous, c’est par ici. Je vous encourage également à vous rendre au Festival du film franco-arabe de Noisy-le-sec, du 15 au 30 novembre 2024. Le programme est détaillé sur le site officiel du cinéma Le Trianon, à Romainville.
À propos de la séance
La séance de dimanche dernier au Méliès a été suivie d’un échange entre les spectateurs, visiblement conquis par le film, la comédienne Camélia Jordana et la réalisatrice Dania Reymond-Boughenou. Celle-ci, née à Alger, a quitté son pays d’origine en 1994, soit deux ans après le début de la décennie noire ; le thème de son premier film est donc étroitement connecté à son expérience personnelle.
Au cours de la discussion, Dania Reymond-Boughenou a expliqué que son film n’a pas pu être tourné en Algérie, pour des raisons qui d’après ses explications, ne sont pas liées à l’interdiction d’évoquer publiquement la décennie noire dans ce pays (censure dont on a récemment parlé en France à l’occasion de la remise du prix Goncourt à l’écrivain Kamel Daoud pour son livre Houris).

La comédienne Camélia Jordana, très convaincante dans le film, a confié s’être sentie particulièrement touchée par son personnage et par le projet dans son ensemble. Questionnée sur ses influences, Dania Reymond-Boughenou a cité Take Shelter (2011), de Jeff Nichols, qui lui aussi met en image des tempêtes dont il est difficile de déterminer si elles sont réelles, ou l’expression métaphorique d’un sentiment.
Bande-annonce
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