Les Chiens

Les Chiens

Film de Alain Jessua
Année de sortie : 1978
Avec : Victor Lanoux, Gérard Depardieu, Nicole Calfan, Fanny Ardant.

Élisabeth (parlant de chiens) : Ils sont bien élevés.
Morel : Dressés, mademoiselle, dressés. Mais, c’est la même chose, non ?
Élisabeth : Non, pas tout à fait.

Les Chiens, de Alain Jessua, est un film particulièrement visionnaire et intelligent sur les effets pervers de la peur. Une curiosité dont le propos est plus que jamais d’actualité.

Synopsis

Le médecin Henri Ferret (Victor Lanoux) s’installe dans une ville de la banlieue parisienne. Rapidement, il constate un nombre anormal de patients victimes de morsures de chiens. Effectivement, de plus en plus d’habitants achètent des chiens dressés et vendus par un mystérieux Morel (Gérard Depardieu) pour se défendre contre d’éventuelles agressions.

Opposé à cette méthode douteuse de lutte contre la délinquance, Ferret va tenter de mettre un terme à ce phénomène inquiétant. Il ne tardera pas à se créer des ennemis…

Critique

Les Chiens abordent plusieurs aspects de la vie en société et plus précisément du quotidien dans les banlieues, qui sont sans doute encore plus d’actualité aujourd’hui qu’à l’époque.

Les effets pervers de la peur et de la violence sur la société

Morel : Le mordant n’est qu’une autre phase de la sociabilité.

La peur, la paranoïa et la méfiance à l’égard des autres est le sujet central du film. Les Chiens illustre de manière saisissante les conséquences perverses et nuisibles de ces sentiments sur les individus. C’est en effet la peur, causée par l’insécurité ambiante, qui pousse les habitants de la ville à acheter des chiens particulièrement agressifs. Très rapidement, on constate que cette peur génère des amalgames particulièrement dangereux : toute personne ou tout groupe de personnes aperçu à une heure tardive, en particulier si il s’agit de jeunes et davantage encore de noirs ou d’arabes, est considéré comme suspect.

Dans un état permanent de méfiance et de paranoïa, les propriétaires de chiens finissent par devenir autant ou plus dangereux que les délinquants eux-mêmes. La communauté d’origine sénégalaise habitant la ville les appelle d’ailleurs les « hommes chiens », soulignant ainsi leur côté animal. Car c’est bien là l’un des propos du film ; la peur, la haine, finissent par réveiller les instincts bestiaux des hommes et des femmes.

La scène troublante où Élisabeth lâche son chien sur le dresseur Morel, dans le cadre d’un entraînement, est d’ailleurs significative ; la violence devient extatique, sexuelle – encore, oui, tu aimes, c’est bon, encore, vas-y, crie la jeune femme à son chien tandis qu’il mord la combinaison de Morel, lequel répond oui, plus fort. Et à la fin de l’exercice, tandis qu’un travelling saisit l’expression euphorique d’Élisabeth, les aboiements des chiens retentissent dans un bruit sourd – ce qui souligne le caractère profondément animal de sa jouissance et de sa fureur.

Nicole Calfan dans Les Chiens

Nicole Calfan

Il faut noter que dans Paradis pour tous, du même réalisateur Alain Jessua, on constate également un rapprochement entre l’homme et l’animal ; mais dans cet autre film, c’est inversement l’absence de sentiments qui provoque ce phénomène. Le point de vue est différent, mais dans les deux cas, Alain Jessua dénonce des comportements qui déshumanisent l’individu.

La récupération politique de la peur

Dans Les Chiens, le personnage de Morel, interprété par Depardieu, exploite la peur des habitants de la ville à des fins d’abord commerciales – puisqu’il leur vend des chiens – puis politiques, sa popularité grandissante le plaçant en excellente position pour les élections municipales.

Gérard Depardieu dans Les Chiens

Gérard Depardieu

Cette récupération politique de la peur, chacun l’aura observée dans les récentes campagnes électorales ; notre actuel président n’étant pas le dernier à avoir usé de cette stratégie…

La société au service des ressentiments de la victime

Il y eu dernièrement de nombreux débats sur les droits de la victime en France ; les arguments du président français actuel, quand il doit justifier des mesures répressives, consiste à démontrer que la loi se doit aussi de satisfaire les besoins des victimes, et leur désir, en un sens tout à fait compréhensible, de vengeance. En résumé, la loi ne sert plus uniquement la sécurité publique, l’intérêt général, la Justice, mais d’abord les ressentiments de la victime. Principe largement critiqué, entre autres, par l’avocat et homme politique Robert Badinter.

Les Chiens traite de ce sujet polémique dans une scène particulièrement intéressante où la victime d’un viol lâche son chien sur son agresseur, quelques temps plus tard. Alors que le docteur Ferret (Victor Lanoux) tente d’arrêter l’animal qui massacre littéralement le criminel, la jeune femme s’écrie : Mais c’est moi la victime !. Sous-entendu, je suis en droit d’exiger une vengeance radicale.

L’effet de groupe

L’effet de groupe est également particulièrement bien représenté dans Les Chiens ; c’est lui qui pousse de plus en plus de gens à acheter un chien, de plus en plus de jeunes à organiser des combats pour faire partie d’un « clan » (où le rang est déterminé par le nombre de morsures). Dans les deux cas, cet effet de masse nuit à la réflexion et à la raison, entraînant l’individu dans des comportements destructeurs qui lui paraissent légitimes parce qu’il les observe chez les autres, et parce qu’il y perçoit un moyen d’appartenir à quelque chose, d’être reconnu.

Si il n’est pas exempt de défauts, Les Chiens propose une analyse très intelligente des effets pervers de la peur sur la société. Film original et très représentatif de l’approche d’Alain Jessua, il mérite largement d’être découvert tant son sujet est intimement lié à de nombreuses problématiques actuelles. Depardieu y tient le rôle d’un personnage particulièrement intéressant et ambigu, avec le talent qu’on lui connaît.

Autre critique d’un film d’Alain Jessua

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