Le Prince de New York

Le Prince de New York

Film de Sydney Lumet
Titre original : Prince of the City
Année de sortie : 1981
Avec : Treat Williams, Jerry Orbach, Richard Foronjy, Lindsay Crouse.

Daniel Ciello: The law doesn’t know the streets.

Avec Le Prince de New York, le réalisateur Sydney Lumet (The Offence, Network), traite de nouveau, 8 ans après Serpico, de la corruption au sein de la police. Révélateur de la sobriété et du réalisme chers à Lumet – comme Serpico, le film est le récit détaillé d’une histoire vraie – Le Prince de New York offre à Treat Williams probablement le plus grand rôle de sa carrière.

Synopsis de Le Prince de New York

Daniel Ciello (Treat Williams) dirige une équipe de policiers au sein de la brigade des stupéfiants. Sa carrière est brillante et il réussit de nombreuses opérations, parfois au prix de méthodes plutôt douteuses – quand lui et ses coéquipiers ne se servent pas dans l’argent de la drogue…

Un jour, rongé par le remords, il décide – dans le cadre d’une enquête sur la corruption au sein de la police – de collaborer avec le FBI, à condition de ne jamais avoir à dénoncer ses coéquipiers. C’est le début d’un long cauchemar pour l’inspecteur Ciello…

Critique

Le réalisme de Lumet au service d’une histoire véridique

Le style de Sydney Lumet se retrouve dans pratiquement tous ses films ; ses caractéristiques les plus évidentes étant la sobriété (la caméra est volontairement « discrète » chez Lumet, évitant tout effet de style) et le réalisme. Le spectaculaire n’est jamais de mise chez le réalisateur américain, que ce soit dans l’action elle-même et dans la manière de la mettre en scène. Lumet filme des êtres humains à la fois forts et fragiles, souvent seuls, dans des situations réalistes dont il parvient à rendre compte avec un remarquable sens du détail et une indéniable humilité.

Il y a bien entendu des exceptions, comme l’ouverture stylisée de The Offence, un de ses chefs d’œuvre – un parti pris qui se justifie du fait que The Offence est une plongée à l’intérieur d’un homme, alors que Lumet montre le plus souvent l’individu d’un point de vue extérieur, au cœur d’une situation, d’un système. C’est le cas dans Le Prince de New York, qui raconte une histoire vraie, celle de Robert Leuci, un inspecteur des narcotiques qui témoigna pour dénoncer la corruption policière.

La réalisation et le scénario du film adoptent donc l’approche très réaliste, parfois proche du documentaire, qui caractérise le plus souvent le cinéma de Lumet, et le résultat est plus que concluant de ce point de vue ; Le Prince de New York a même été utilisé par la DEA (Drug Enforcement Administration) comme support pédagogique, tant il est représentatif du quotidien des policiers, du fonctionnement de la machine judiciaire et aussi des incompatibilités entre ces deux mondes.

Au cours des 167 minutes qui composent le film, Lumet filme minutieusement les étapes d’une affaire complexe, les rouages du système judiciaire et la lente descente aux enfers d’un individu qui se retrouve absolument seul, loin de ceux qui étaient ses véritables amis – ses coéquipiers – et qui ne partage rien ou peu de choses avec les hommes avec lesquels il est amené à collaborer. De nombreuses séquences illustrent très bien ce dernier point, notamment le plan ci-dessous, très significatif.

Treat Williams dans "Le Prince de New York"

Dany Ciello (Treat Williams) loin des membres du FBI (en arrière plan, de dos), et loin des siens.

Une approche plus nuancée que celle de Serpico

Le Prince de New York est donc avant tout une reconstitution extrêmement détaillée, qui s’attache à rendre compte de tous les aspects d’une réalité pour un résultat final très nuancé, où le moindre point de vue est aussitôt contrebalancé par un autre : Ciello provoque la chute de ceux qu’il aime et n’est pas condamné alors qu’il a commis les mêmes crimes, mais en même temps, il sacrifie son confort et sa sécurité pour lutter contre la corruption ; les policiers ne respectent pas la loi, mais la loi est faite par des hommes qui ne connaissent rien du terrain ; les mafieux et certains policiers sont des voyous, mais ils sont parfois plus fiables sur le plan humain que de hauts fonctionnaires ; etc.

Lumet avait déjà traité de la corruption dans la police à travers le célèbre Serpico, qui faisait une peinture sans concessions et peu flatteuse des policiers, tous pourris à l’exception du héros incarné à l’écran par Al Pacino. Le point de vue du Prince de New York est très différent ; Lumet, loin de condamner fermement tous les policiers corrompus, décrit avant tout un monde complexe et tortueux, celui de la rue, dans lequel il est parfois difficile de concilier résultats et respect total de la légalité, et celui, beaucoup plus froid et lointain, de la justice. On est donc face à un film plus nuancé, où il est difficile, pour le spectateur, d’avoir un parti pris tranché, alors que Serpico présente un schéma beaucoup plus simple sur le plan moral (la lutte du héros irréprochable dans un univers corrompu).

Ciello – très bien interprété par Treat Williams – est un mélange de force et de fragilité (celle-ci se révélant au fur et à mesure des épreuves qu’il traverse), loin de l’héroïque Serpico. Il ment sur sa propre implication dans des affaires de corruption, se montre très crédule quand il espère que ses amis seront épargnés par ce vaste nettoyage entrepris par les hautes autorités, et même sa propre démarche est ambiguë : souhaite t-il véritablement rendre le monde meilleur, ou plutôt soulager sa conscience du poids de ses crimes ? Un peu des deux, sans doute, et le film, qui nous décrit avec minutie le chemin de croix de l’inspecteur, a l’intelligence d’éveiller chez le spectateur de la sympathie et de la compassion à son égard, sans l’idéaliser. Le Prince de New York n’est donc pas un hymne à la dénonciation – laquelle provoque chez son auteur et dans son entourage des souffrances terribles, et met à jour des paradoxes troublants – mais en même temps, il démontre aussi qu’elle est parfois nécessaire.

Le Prince de New York est un film policier extrêmement réaliste et maîtrisé (quelques séquences fonctionnent moins bien que d’autres mais l’ensemble témoigne d’une grande rigueur), jamais ennuyeux malgré sa durée et son style parfois proche du documentaire. En optant finalement pour une approche très factuelle – même si on devine chez Lumet une sympathie pour ces flics qu’il avait malmenés (et on ne l’en blâmera pas pour autant) dans Serpico – le film parvient à rendre compte d’une réalité complexe et nuancée, et aussi d’un évident constat : l’individu qui lutte contre un système récoltera la souffrance et la solitude. Mais c’est sans doute ce qui fait de lui une sorte – moderne – de héros.

Le film est aussi l’occasion de voir un Treat Williams très investi dans son rôle – pour l’anecdote, le livre de Robert Daley dont Le Prince de New York est tiré devait initialement être adapté par Brian de Palma avec De Niro dans le rôle titre ; ce qui aurait donné un film totalement différent quand on connaît le style lyrique et grandiloquent de De Palma, en opposition à la sobriété de Lumet – peu avant sa participation à Il était une fois en Amérique, le chef d’œuvre de Sergio Leone, ainsi que Jerry Orbach, une « gueule » du cinéma américain qui joua notamment dans Crimes et Délits, un des meilleurs Woody Allen.

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