
Steve Burns (Al Pacino) dans "Cruising"
Film de William Friedkin
Année de sortie : 1980
Scénario : William Friedkin
Photographie : James A. Contner
Montage : Bud S. Smith
Avec : Al Pacino, Paul Sorvino, Karen Allen
NANCY GATES: I didn’t realize you were so ambitious.
STEVE BURNS: There’s a lot about me you don’t know.
NANCY GATES: Such as?
Dialogues entre Steve Burns (Al Pacino) et sa petite amie (Karen Allen) dans Cruising.
Avec Cruising, William Friedkin réalise un film policier à forte dimension psychologique, portant notamment sur le thème de l’identité et de la relation avec le père. La mise en scène, la bande son – remarquable – ainsi que la composition d’Al Pacino servent remarquablement l’atmosphère et les thématiques d’une œuvre unique, l’une des plus fascinantes de son auteur.
Synopsis de Cruising
A New-York, des meurtres violents dont les victimes sont exclusivement des homosexuels restent non élucidés, aucune enquête sérieuse n’ayant été entreprise. Jusqu’à ce que le capitaine Edelson (Paul Sorvino) demande à Steve Burns (Al Pacino), jeune policier new-yorkais, d’infiltrer le milieu gay SM pour y appâter l’assassin.
Parce qu’il souhaite sauter les échelons et être affecté à la criminelle, Burns accepte. Mais cette mission atypique va peu à peu le plonger dans un brouillard de doute et l’amener à s’interroger sur lui-même.
Critique
Une enquête métaphorique
Les films, et notamment les films policiers, de William Friedkin, se démarquent toujours par un traitement original des personnages et de l’histoire, qui prend souvent à contrepied les schémas classiques du polar.
En témoigne le personnage tourmenté incarné par Gene Hackman dans French Connection, policier brutal, instable, que l’on voit, à la fin du film, s’éloigner dans l’obscurité (tout un symbole…) d’un entrepôt après avoir abattu un collègue par erreur. Ou encore, le final très surprenant de Police Fédérale Los Angeles, polar nihiliste où les enjeux initiaux de l’intrigue se noient à mesure que les policiers dérivent dans la cité des anges, résignés à employer tous les moyens pour arrêter un obscur faussaire de billets (Willem Dafoe).
Dans ces deux films, si les policiers plongent corps et âme dans leur travail, cela semble davantage être le fruit de leurs tourments et ressentiments personnels ; ils n’agissent pas pour une cause quelconque, pour leur sens de la justice ou leur attachement à la loi, puisque très souvent, leurs propres actes deviennent aussi moralement discutables, voire franchement condamnables, que ceux des criminels qu’ils recherchent.
Dans Cruising, ce qui stimule Steve Burns (Al Pacino), c’est l’ambition professionnelle – sa mission, en cas de réussite, lui permettant d’intégrer la criminelle. Mais son immersion vertigineuse dans l’univers gay SM (montré très crument, Friedkin excellant dans l’art de « rendre compte » de l’environnement propre à l’histoire qu’il raconte) l’amène à perdre progressivement ses repères, et à douter profondément de ses émotions, ses désirs, ses pensées – de sa propre identité en somme.

Al Pacino
La chasse à l’homme devient alors un voyage initiatique obscur, qui plonge Steve Burns au cœur d’une vertigineuse crise identitaire. La traque du tueur métaphorise l’introspection du policier, dont l’aboutissement est le véritable enjeu du film ; c’est d’autant plus évident qu’en le revoyant, on remarque que l’assassin n’a pas toujours le même visage. Cet aspect surréaliste souligne la dimension psychologique de Cruising et le fait que le tueur n’est pas un individu clairement identifiable ; il symbolise les pulsions refoulées de plusieurs hommes. Tout comme la nuit – omniprésente dans le film et au cours de laquelle se déroulent tous les événements importants – figure cette part sombre de lui-même dans laquelle s’aventure, bien malgré lui, Steve Burns.
L’image du père
L’identité étant au cœur du film de Friedkin, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’image du père soit évoquée à plusieurs reprises. D’abord, lorsque Steve Burns apprend de la bouche de sa compagne Nancy (la jolie Karen Allen, qui jouera un an plus tard dans Les Aventuriers de l’arche perdue) que son père a téléphoné dans la journée ; aussitôt, la bande son et le regard de Steve expriment un malaise, signe d’un rapport complexe et probablement dérangeant avec cet homme. L’instant d’après, il a d’ailleurs ces mots énigmatiques et significatifs : There’s a lot about me you don’t know
(ce qui signifie : il y a beaucoup de choses que tu ignores à mon sujet
).

Steve Burns (Al Pacino) et Nancy (Karen Allen) dans "Cruising". Au moment où le père de Steve est évoqué, la bande son devient plus oppressante.
Ensuite, c’est le père du suspect que surveille Steve Burns qui entre en scène – un père mort mais qui hante et culpabilise constamment son fils.
Ce parallèle entre les deux hommes met en évidence l’un des thèmes fondamentaux de Cruising : la relation avec le père, c’est à dire avec l’homme, la sexualité, le bien, le mal. C’est cet élément qui prédispose Steve Burns à être confronté, à travers sa mission, à des interrogations profondes.
Ce questionnement sur l’identité se retrouve dans les derniers plans, très symboliques, de Cruising : le regard dans le miroir, la femme qui enfile des vêtements d’homme, et ce bateau figurant l’issue d’un bien étrange voyage intérieur.
Au service d’un scénario très subtil, la mise en scène et aussi la bande sonore – toujours très travaillée chez Friedkin, et qui en l’occurrence exprime parfaitement les angoisses du personnage principal et l’aspect très « viscéral » du film – plongent le spectateur dans l’univers vertigineux d’une œuvre unique qui reste l’une des meilleures de son auteur, et qui a donné à son principal interprète, Al Pacino, l’un des rôles les plus fascinants de carrière – et assurément le plus ambigu.
A lire également :
- French Connection, avec Gene Hackman et Roy Scheider
- Police Fédérale, Los Angeles, (To Live and Die in L.A.) avec William L. Petersen, Willem Dafoe
- Article sur William Friedkin

4 commentaires
Et bien c’est une perle rare que tu nous déniches mon petit Poulpy ! Et encore une fois, j’ai bien envie de le voir ce mystérieux « Cruising ».
Attention, je dénote aussi une tendance à chroniquer uniquement des films aux fins ;o)
Ca a l’air sympa, comme ambiance… Du SM gay « sans fioriture », voilà qui semble tout à fait convivial.
Très intéressante analyse…
Des critiques ou détracteurs pressés avaient souligné à l’époque que le personnage de Pacino devenait plus ou moins gay durant son enquête, et détestaient donc le film pour essayer de présenter l’homosexualité comme quelque chose qui « infecterait » les gens.
Monumentale erreur de compréhension du métrage ! C’est bien sûr le cheminement intérieur de Steve Burns qui rythme l’intrigue, un peu comme Jonathan Demme le reproduira plus tard (en moins ambigu) avec Jodie Foster dans « Le Silence des Agneaux »…
Votre approche du film remet bien en perspective cet aspect vital de cette oeuvre unique, sans doute l’une des plus forte de son auteur (qui s’est égaré en route depuis, semble-t-il…).
Merci pour votre commentaire! oui effectivement le film a été mal perçu, les gens y ont vu un discours douteux sur l’homosexualité alors qu’il n’en est rien. Totalement d’accord avec vous : c’est mon Friedkin préféré avec Police Fédérale Los Angeles, et depuis… on ne peut pas dire qu’il ait retrouvé son niveau. Dommage, c’est à mon sens un des grands réalisateurs américains des décennies 70 et 80. Comme un certain Cimino, qui lui aussi n’a plus fait de grands films depuis bien longtemps… (il parait qu’il cherche depuis des années à trouver des fonds pour adapter « La condition humaine » de Malraux)