
Film de William Friedkin
Année de sortie : 1980
Avec : Al Pacino, Paul Sorvino
NANCY GATES: I didn’t realize you were so ambitious.
STEVE BURNS: There’s a lot about me you don’t know.
NANCY GATES: Such as?
Dialogues entre Steve Burns (Al Pacino) et sa petite amie (Karen Allen) dans Cruising.
Avec Cruising, film rare tout juste sorti en DVD vingt-sept ans après sa sortie, William Friedkin réalise un film policier très original à l’atmosphère moite et glauque, où l’enquête menée par le personnage principal prend peu à peu une dimension métaphorique.
Synopsis de Cruising
A New-York, des meurtres violents dont les victimes sont exclusivement des homosexuels restent non élucidés, aucune enquête sérieuse n’ayant été entreprise. Jusqu’à ce que le capitaine Edelson demande à Steve Burns (Al Pacino), jeune policier new-yorkais, d’infiltrer le milieu gay SM pour y appâter l’assassin, en raison de sa ressemblance avec les victimes.
Parce qu’il souhaite sauter les échelons et être affecté à la criminelle, il accepte. Mais sa mission le plonge dans un brouillard de doute et l’amène à s’interroger sur lui-même.
Critique
Une enquête métaphorique
Les films, et notamment les films policiers, de William Friedkin, se démarquent toujours par un traitement original des personnages et de l’histoire, qui prend souvent à contrepied les schémas classiques du polar.
En témoigne le personnage tourmenté incarné par Gene Hackman dans The French Connection, policier brutal, instable, que l’on voit, à la fin du film, s’éloigner dans l’obscurité (tout un symbole…) d’un entrepôt après avoir abattu un collègue par erreur. Ou encore, le final très surprenant de Police Fédérale Los Angeles, polar nihiliste où les enjeux initiaux de l’intrigue se noient à mesure que les policiers dérivent dans la cité des anges, résignés à employer tous les moyens pour arrêter un obscur faussaire de billets (Willem Dafoe).
Dans ces deux films, si les policiers plongent corps et âme dans leur travail, cela semble davantage être le fruit de leurs tourments et ressentiments personnels ; ils n’agissent pas pour une cause quelconque, pour leur sens de la justice ou leur attachement à la loi, puisque très souvent, leurs propres actes deviennent aussi moralement discutables, voire franchement condamnables, que ceux des criminels qu’ils recherchent.
Dans Cruising, ce qui stimule Steve Burns (Al Pacino), c’est l’ambition professionnelle – sa mission, en cas de réussite, lui permettant d’intégrer la criminelle avant l’heure. Mais son immersion vertigineuse dans l’univers gay SM (montré très crument, Friedkin filmant toujours les choses telles qu’elles sont, sans fioritures) l’amène à perdre progressivement ses repères, et à douter profondément de ses émotions, ses désirs, ses pensées ; de sa propre identité en somme.

La chasse à l’homme devient alors un voyage initiatique où Steve Burns recherche autant à découvrir qui il est qu’à arrêter l’assassin – ces objectifs étant, en un sens, intimement liés.
La traque du tueur, dans Cruising, métaphorise donc l’introspection du personnage principal, dont l’aboutissement est le véritable enjeu du film.
La symbolique des derniers plans de Cruising
Je ne dévoilerai bien entendu pas la fin de Cruising, d’une ambiguïté qui, déroutante de prime abord, s’avère finalement l’unique impression à même d’achever le parcours particulièrement tortueux qu’emprunte le personnage principal.
Simplement, les derniers plans du film, très symboliques, véhiculent brillamment le véritable sujet de Cruising : le questionnement sur l’identité (le regard dans le miroir, la femme qui porte des vêtements d’homme) et le voyage intérieur (le bateau qui passe ; image qui, également, en jouant sur les sens du mot Cruising, figure les différents niveaux de perception du film).
Autres films de William Friedkin conseillés
- The French Connection, avec Gene Hackman et Roy Scheider.
- Police Fédérale, Los Angeles, (To Live and Die in L.A.) avec William L. Petersen, Willem Dafoe.
4 commentaires
Et bien c’est une perle rare que tu nous déniches mon petit Poulpy ! Et encore une fois, j’ai bien envie de le voir ce mystérieux « Cruising ».
Attention, je dénote aussi une tendance à chroniquer uniquement des films aux fins ;o)
Ca a l’air sympa, comme ambiance… Du SM gay « sans fioriture », voilà qui semble tout à fait convivial.
Très intéressante analyse…
Des critiques ou détracteurs pressés avaient souligné à l’époque que le personnage de Pacino devenait plus ou moins gay durant son enquête, et détestaient donc le film pour essayer de présenter l’homosexualité comme quelque chose qui « infecterait » les gens.
Monumentale erreur de compréhension du métrage ! C’est bien sûr le cheminement intérieur de Steve Burns qui rythme l’intrigue, un peu comme Jonathan Demme le reproduira plus tard (en moins ambigu) avec Jodie Foster dans « Le Silence des Agneaux »…
Votre approche du film remet bien en perspective cet aspect vital de cette oeuvre unique, sans doute l’une des plus forte de son auteur (qui s’est égaré en route depuis, semble-t-il…).
Merci pour votre commentaire! oui effectivement le film a été mal perçu, les gens y ont vu un discours douteux sur l’homosexualité alors qu’il n’en est rien. Totalement d’accord avec vous : c’est mon Friedkin préféré avec Police Fédérale Los Angeles, et depuis… on ne peut pas dire qu’il ait retrouvé son niveau. Dommage, c’est à mon sens un des grands réalisateurs américains des décennies 70 et 80. Comme un certain Cimino, qui lui aussi n’a plus fait de grands films depuis bien longtemps… (il parait qu’il cherche depuis des années à trouver des fonds pour adapter « La condition humaine » de Malraux)