Bad Lieutenant

Bad Lieutenant
Film d’Abel Ferrara
Année de sortie : 1992
Pays : États-Unis
Scénario : Zoë Lund, Abel Ferrara
Photographie : Ken Kelsch
Montage : Anthony Redman
Avec : Harvey Keitel, Zoë Lund.

Zoë: No one will ever understand why, why you did it. They’ll just forget about you tomorrow, but you gotta do it.

The lieutenant: Show me how you suck a guy’s cock.

Avec Bad Lieutenant, Abel Ferrara signe son chef d’œuvre et sans doute le film le plus abouti sur le thème de la rédemption. L’un des meilleurs rôles d’Harvey Keitel.

Synopsis de Bad Lieutenant

New-York, années 90. Le Bad lieutenant (Harvey Keitel) est un policier intoxiqué au crack, à la cocaïne, à l’héroïne et à l’alcool, plus ou moins corrompu, piètre père de famille et pervers sexuel. Mauvais parieur au baseball, il accumule les dettes de jeu et s’enferme dans un quotidien particulièrement glauque et malsain.

Un jour, une religieuse est violée par des jeunes délinquants. Peu à peu, sans savoir clairement pourquoi, le bad lieutenant va montrer quelque intérêt pour cette sordide affaire, et tenter de faire parler la jeune femme qui refuse obstinément de dénoncer ses tortionnaires.

Critique

Le réalisme saisissant du scénario et de la mise en scène

Le scénario de Bad Lieutenant est le fruit d’une collaboration entre Abel Ferrara et Zoë Lund, qui avait interprété le rôle principal du film L’Ange de la vengeance, l’un des premiers longs métrages de Ferrara, et qui figure d’ailleurs également au générique de Bad Lieutenant. Cette mannequin, actrice, musicienne et donc scénariste est morte à Paris en 1999 d’un arrêt cardiaque. Son expérience – fatale – des drogues dures (cocaïne et héroïne) explique en partie l’aspect particulièrement crédible et réaliste de Bad Lieutenant, qui dresse probablement le portrait le plus saisissant d’un individu fondamentalement seul, désespéré et drogué au dernier degré, et cela sans jamais verser dans le misérabilisme et la platitude, deux travers bien connus des films traitant du même sujet.

Cette réussite tient à plusieurs facteurs essentiels : un scénario remarquablement pensé et construit (nous y reviendrons), l’interprétation grandiose, habitée, de Harvey Keitel, ainsi qu’une réalisation et une photographie qui renforcent la dimension réaliste, brute et spontanée des différentes séquences. Ces trois éléments font que l’on est littéralement happé dans le quotidien obscur du personnage central, que celui-ci nous entraîne dans sa chute perpétuelle vers les comportements humains les plus bas, les plus abjects, les plus désespérés.

Bad Lieutenant a été tourné rapidement, et le plus souvent Ferrara posait ses caméras dans les rues sans que quiconque en fut informé ; c’est notamment le cas de la scène finale, où la réaction de la foule est parfaitement authentique. Filmé le plus souvent à l’épaule et photographié – par Ken Kelsh, directeur photo qui travailla sur pratiquement tous les films de Ferrara – d’une manière qui souligne l’aspect sale, sordide du quotidien du héros, le film adopte une esthétique conforme à cette volonté de dépeindre une réalité brute, sans fard.

Zoë Lund et Harvey Keitel dans "Bad Lieutenant"

Zoë Lund et Harvey Keitel

La gestion du temps est également un élément clé dans Bad Lieutenant. Le montage est pensé de manière à rendre l’atmosphère pesante au possible. Ainsi, les scènes où le lieutenant se drogue et aussi la séquence où il se masturbe contre la portière d’une voiture conduite par deux adolescentes, sont délibérément longues pour accroître le malaise du spectateur, et ce sentiment de vide et d’ennui qui caractérise la vie des protagonistes.

Le style de Ferrara n’a probablement jamais trouvé depuis un terrain aussi riche et favorable ; sa caméra embrasse littéralement cette longue et pénible errance imaginée par Zoë Lund et incarnée par Keitel, errance qui a toutefois un terme insoupçonné, la rédemption, sujet central de Bad Lieutenant.

L’un des films les plus aboutis sur la rédemption

Si Bad Lieutenant nous montre pendant une bonne heure les déambulations chargées de son « héros », ses comportements plus que douteux avec les jeunes conductrices sans permis et son absence totale de communication avec l’ensemble de sa famille, si sa malhonnêteté, ses addictions et ses perversions nous sont dépeints avant tant de précision et de réalisme, c’est précisément pour que sa rédemption finale – acquise à travers le pardon, si impossible puisse-t-il paraître – soit d’autant plus douloureuse, déchirante, à la fois belle et pathétique, utile et dérisoire.

Harvey Keitel dans "Bad Lieutenant"

Le Bad Lieutenant (Harvey Keitel) se met une charge en écoutant Pledging my Love, de Johnny Ace. On remarquera la position christique du personnage, qui écarte les bras.

L’excellente construction du scénario a été mentionnée précédemment et il faut en effet souligner l’intelligence d’avoir mis en parallèle la première scène du film, ou le lieutenant emmène ses enfants à l’école en voiture, et la scène où il emmène les deux violeurs. Père indigne et agressif dans la première scène, il est le père qui pardonne dans la seconde, face à ses deux jeunes qui représentent ses enfants au sens biblique du terme.

Deux plans significatifs

Il y a deux plans fixes vers la fin de Bad lieutenant qui sont particulièrement saisissants, en ce sens qu’ils sont à la fois simples et significatifs. A l’image de ces écrivains qui parviennent à exprimer des idées complexes avec des phrases simples (comme Kundera, par exemple), Ferrara exprime à travers deux images les idées principales du film.

Le plan où la caméra immobile regarde le lieutenant s’éloigner en hurlant de douleur, juste après son geste christique – son douloureux pardon – est superbe. Ainsi si auparavant la caméra le suivait toujours dans ses déplacements laborieux et sans buts, ici elle se fige et l’homme s’éloigne de l’objectif ; plan figurant à la fois sa libération et sa solitude. Les premières notes au piano de Pledging My Love souligne la dimension pathétique de la séquence.

Harvey Keitel dans "Bad Lieutenant"

Quant au plan qui quelques instants plus tard clôt le film, avec ce parti pris intelligent de rester à distance du personnage (si bien qu’il est à peine visible, réduit à un simple élément du décor, à un parfait anonyme), il illustre brillamment la phrase prononcée plus tôt par Zoë Lund : No one will ever understand why, why you did it. They’ll just forget about you tomorrow [...] (Personne ne comprendra jamais pourquoi tu as fait ça. Ils t’oublieront demain).

Pledging my Love

Voici la chanson Pledging my Love, que l’on entend à deux reprises dans Bad Lieutenant. C’est Johnny Ace, célèbre interprète de rythm and blues américain des années 50, qui l’interprète. La carrière du chanteur fut très courte : il avait apparemment coutume de jouer avec un revolver et finit par se tirer une balle dans la tête devant témoins après avoir dit (selon l’article Wikipedia sur Johnny Ace) : It’s okay! Gun’s not loaded…see?. Pledging my Love est probablement l’une des chansons les plus célèbres de son répertoire et fut par la suite interprétée notamment par Elvis Presley, dans une version qui n’égale pas, selon moi, l’originale.

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Un commentaire

  1. Le Dily danielle
    Le 3 octobre 2011 à 8:41 | Permalien

    Un film poignant, où le personnage d’Harvey Keitel nous entraîne, de la corruption la plus sordide, vers une la descente en enfer dans l’ expiation, et la quête désespérée d’une rédemption…

Un trackback

  1. [...] je ne peux m’empêcher de comparer ce film à BAD LIEUTENANT d’Abel FERRARA avec le petit (petit que de taille) Harvey KEITEL qui, là, était un vrai de [...]

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