Bad Lieutenant

Bad Lieutenant
Film de Abel Ferrara
Année de sortie : 1992
Avec : Harvey Keitel, Zoë Lund.

Zoë: No one will ever understand why, why you did it. They’ll just forget about you tomorrow, but you gotta do it.

The lieutenant: Show me how you suck a guy’s cock.

Avec Bad Lieutenant, Abel Ferrara signe son chef d’œuvre et sans doute le film le plus abouti sur le thème de la rédemption. L’un des meilleurs rôles d’Harvey Keitel.

Synopsis de Bad Lieutenant

New-York, années 90. Le Bad lieutenant (Harvey Keitel) est un policier intoxiqué au crack, à la cocaïne, à l’héroïne et à l’alcool, plus ou moins corrompu, piètre père de famille et pervers sexuel. Mauvais parieur au baseball, il accumule les dettes de jeu et s’enferme dans un quotidien particulièrement glauque et malsain.

Un jour, une religieuse est violée par des jeunes délinquants. Peu à peu, sans savoir clairement pourquoi, le bad lieutenant va montrer quelque intérêt pour cette sordide affaire, et tenter de faire parler la jeune femme qui refuse obstinément de dénoncer ses tortionnaires.

Critique

Le réalisme saisissant du scénario et de la mise en scène

Si Abel Ferrara y a sans doute également travaillé, le scénario de Bad Lieutenant a été écrit par l’une de ses anciennes collaboratrices, Zoë Lund. Cette mannequin, actrice, musicienne et donc scénariste est morte à Paris en 1999 d’un arrêt cardiaque. Son expérience – fatale – des drogues dures (cocaïne et héroïne) explique en partie l’aspect particulièrement crédible et réaliste de Bad Lieutenant, qui dresse probablement le portrait le plus saisissant d’un individu fondamentalement seul, désespéré et drogué au dernier degré, et cela sans jamais verser dans le misérabilisme et la platitude, deux travers bien connus des films traitant du même sujet.

Cette réussite tient à plusieurs facteurs essentiels : un scénario remarquablement pensé et construit (nous y reviendrons), l’interprétation grandiose, habitée, de Harvey Keitel, ainsi qu’une réalisation et une photographie qui renforcent la dimension réaliste, brute et spontanée des différentes séquences. Ces trois éléments font que l’on est littéralement happé dans le quotidien obscur du personnage central, que celui-ci nous entraîne dans sa chute perpétuelle vers les comportements humains les plus bas, les plus abjects, les plus désespérés.

Bad Lieutenant a été tourné rapidement, et le plus souvent Ferrara posait ses caméras dans les rues sans que quiconque en fut informé ; c’est notamment le cas de la scène finale, où la réaction de la foule est parfaitement authentique. Filmé le plus souvent à l’épaule et photographié – par Ken Kelsh, directeur photo qui travailla sur pratiquement tous les films de Ferrara – d’une manière qui souligne l’aspect sale, sordide du quotidien du héros, le film adopte une esthétique conforme à cette volonté de dépeindre une réalité brute, laide, sans fard.

Zoë Lund et Harvey Keitel dans "Bad Lieutenant"

Zoë Lund et Harvey Keitel

La gestion du temps est également un élément clé dans Bad Lieutenant. Le montage est pensé de manière à rendre l’atmosphère pesante au possible. Ainsi, les scènes où le lieutenant se drogue et aussi la séquence où il se masturbe contre la portière d’une voiture conduite par deux adolescentes, sont délibérément longues pour accroître le malaise du spectateur, et ce sentiment de vide et d’ennui qui caractérise la vie des protagonistes.

Le style de Ferrara n’a probablement jamais trouvé depuis un terrain aussi riche et favorable ; sa caméra embrasse littéralement cette longue et pénible errance imaginée par Zoë Lund et incarnée par Keitel, errance qui a toutefois un terme insoupçonné, la rédemption, sujet central de Bad Lieutenant.

Le film le plus réussi sur la rédemption

Si Bad Lieutenant nous montre pendant une bonne heure les déambulations chargées de son « héros », ses comportements plus que douteux avec les jeunes conductrices sans permis et son absence totale de communication avec l’ensemble de sa famille, si sa malhonnêteté, ses addictions et ses perversions nous sont dépeints avant tant de précision et de réalisme, c’est précisément pour que sa rédemption finale – acquise à travers le pardon, si impossible puisse-t-il paraître – soit d’autant plus douloureuse, déchirante, à la fois fulgurante et, paradoxalement, dérisoire en un sens.

Rédemption dérisoire, car comme le souligne Zoë (la toxicomane avec laquelle le lieutenant prend ses fixes, interprétée par la scénariste Zoë Lund) : No one will ever understand why, why you did it. They’ll just forget about you tomorrow, but you gotta do it – et la toute dernière scène, bercée par le superbe Pledging My Love de Johnny Ace (utilisé également par Scorcese dans Mean Streets), illustre magnifiquement ce terrible constat de solitude. Mais rédemption magnifique car le lieutenant sauve son âme et sauve probablement aussi ceux à qui il a pardonné.

Harvey Keitel dans "Bad Lieutenant"

Le Bad Lieutenant (Harvey Keitel) se met une charge en écoutant Pledging my Love, de Johnny Ace.

L’excellente construction du scénario a été mentionnée précédemment et il faut en effet souligner l’intelligence d’avoir mis en parallèle la première scène du film, ou le lieutenant emmène ses enfants à l’école en voiture, et la scène où il emmène les deux violeurs. Père indigne et agressif dans la première scène, il est le père qui pardonne dans la seconde, face à ses deux jeunes qui représentent ses enfants au sens biblique du terme.

Dans la religion catholique notamment, le pardon est évidemment associé au Christ, personnage omniprésent dans Bad Lieutenant. Il y a bien entendu la scène de l’église mais aussi, plus tôt dans le film, cette séquence ou le lieutenant, complètement défoncé, nu, écarte les bras, prenant ainsi une position qui évoque clairement celle du prophète crucifié.

Un plan symbole de libération et de solitude

Le plan où la caméra immobile le regarde s’éloigner en hurlant de douleur, juste après son geste christique – son douloureux pardon – est superbe ; ainsi si auparavant la caméra le suivait toujours dans ses déplacements laborieux et sans buts, ici elle se fige et l’homme s’éloigne, plan signifiant à la fois sa libération et sa solitude. Les premières notes au piano de Pledging My Love souligne la dimension pathétique de la séquence.

Harvey Keitel dans "Bad Lieutenant"

Harvey Keitel

Bad Lieutenant est une expérience cinématographique saisissante, un film triste et beau sur le pouvoir du pardon et la solitude profonde de l’être humain.

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