Film de Farouk Beloufa
Pays : Algérie
Année de sortie : 1979
Scénario : Farouk Beloufa, Mouny Berrah, Rachid Boudjedra
Avec : Yasmine Khlat, Youssef Saiah, Lina Tebbara, Nabila Zeitouni, Ahmed Al Zain
Ce samedi 12 avril 2025 à 11h, le cinéma le Louxor (à Barbès) projetait, dans le cadre du PCMMO (Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient), le film Nahla, de Farouk Beloufa. Une œuvre étonnante, singulière et aussi – hélas – actuelle à bien des égards.
Synopsis du film
Beyrouth, 1976. Larbi (Youssef Saiah), un journaliste algérien, gravite autour de Nahla, une chanteuse populaire (Yasmine Khlat), de sa sœur Maha (Lina Tebbara), une journaliste, et de Hind (Nabila Zeitouni), une militante palestinienne, sur fond d’affrontements entre des milices chrétiennes libanaises d’un côté ; des insurgés palestiniens, des panarabistes et des groupes d’opposition de gauche de l’autre.
Critique de Nahla
Nahla est l’unique film de son réalisateur, Farouk Beloufa. Sans doute aurait-il aimé tourner davantage, mais ainsi qu’il l’explique lui-même dans cette interview, il lui était apparemment difficile de développer son approche du cinéma en Algérie (Dans mon pays, on nous a tout confisqué, il n’y avait pas de débat possible, aucun moyen de se projeter dans l’avenir
). C’est d’ailleurs hors de ses frontières que Nahla a été imaginé, puis tourné, puisque le film se déroule à Beyrouth, au milieu des années 1970. Rien qu’en cela, Nahla se démarque des films algériens antérieurs, puisqu’il s’agit du tout premier long métrage dont l’action est située entièrement dans un autre pays, comme l’a expliqué le professeur de cinéma, enseignant à Paris 8 (Saint-Denis), qui a présenté la séance au Louxor. Mais ce n’est pas l’unique singularité propre à ce film à la fois rare et admiré.
Ce qui frappe rapidement, c’est une narration certes chronologique, mais très fragmentée, composée de scènes souvent courtes et peu explicatives. Le rythme du film a quelque chose d’un peu nerveux, pas du tout au sens d’un film d’action, mais parce que sa vision procure souvent un sentiment d’urgence, quelque chose de fiévreux, sans doute conforme à ce qui devait traverser le cinéaste à l’époque. Rappelons qu’il tournait alors dans un Liban plongé (depuis peu) dans une guerre civile, et que les événements décrits dans le film (dont le tragique dimanche noir, survenu le 13 avril 1975) se prolongeaient, de différentes façons, pendant son tournage ; d’ailleurs, celui-ci était parfois interrompu, ou modifié, pour des raisons de sécurité. Même si Nahla est bel et bien une œuvre de fiction, on y perçoit donc la ferveur de vouloir documenter quelque chose en train de se dérouler – les images capturant des scènes de rue à l’époque sont particulièrement représentatives de cette volonté.
Je disais peu explicatives
, car il est vrai que le contexte de l’action, s’il est omniprésent, ne nous est pas présenté en détails ; tantôt évoqué au détour de quelques répliques (ou de conférences de presse pas hyper explicites pour un non-connaisseur), tantôt surgissant dans le champ avec toute sa violence, ce contexte n’est pas simple à appréhender pour un spectateur qui n’aurait pas bien en tête la situation au Liban en 1975. Ce n’est pas un défaut d’écriture, mais le parti pris d’un réalisateur tourné vers un cinéma moderne (son film s’inscrit dans ce qu’on appelait le nouveau cinéma algérien), dont la forme bouscule certaines conventions (en termes de narration et de découpage). Tout cela crée, par moment, un sentiment de confusion qui nous rapproche, en un sens, de ce qu’éprouve Larbi (Youssef Saiah), alter ego du cinéaste bien souvent dépassé par les événements.
Cette narration flottante et ce montage déroutant ne nuisent pas à l’immersion ; d’abord car comme précisé ci-dessus, ce choix était sans doute destiné à rendre palpable une situation complexe et agitée, ensuite parce que Nahla est porté par des personnages riches, en particulier trois femmes ayant chacune une fonction cruciale au sein du récit. Nahla (Yasmine Khlat), qui donne son titre au film, incarne une sensibilité, une sorte de grâce intemporelles ; elle est dans un premier temps comme détachée des événements qui l’entourent, puis rattrapée – à travers un problème de santé symbolique – par ces derniers. Sa sœur Maha (Lina Tebbara), journaliste, est bien entendu davantage connectée à l’actualité, tandis que la réfugiée et militante palestinienne qu’elles cotoient toutes les deux (Hind, jouée par Nabila Zeitouni) représente une forme d’insoumission qui, peut-être, a résonné avec l’histoire des algériens à l’époque de la sortie du film (c’est en tout cas ce que semble suggérer Farouk Beloufa, dans l’interview citée ci-avant). Incarnées avec beaucoup de finesse et d’intuition par chacune de leurs interprètes, ces trois personnages constituent les sommets d’un triangle narratif, donnant chacun à voir la situation sous un angle distinct.
La toute dernière réplique, prononcée par Maha, résonnera longtemps dans ma mémoire de spectateur. Conformément à l’approche non didactique de Beloufa, elle surprend, étonne, peut même prêter à sourire et pourtant, on sent qu’il a été dit, là, malgré les apparences, quelque chose de significatif…
Comme indiqué au début de cet article, Farouk Beloufa ne sortira pas d’autres longs métrages après Nahla ; il quittera l’Algérie avant le début des années noires, sur lesquelles Karim Moussaoui est revenu à sa façon dans le très beau Les Jours d’avant (2015). En regardant ce film auquel je ne reprocherais que quelques séquences musicales qui m’ont paru un peu redondantes, j’ai beaucoup songé à celui de David Oelhoffen, Le Quatrième mur (2024), découvert cet hiver au Trianon de Romainville. Lui aussi se passe au Liban, en pleine guerre civile, au début des années 1980 cette fois ; lui aussi plonge un étranger (un français cette fois) dans ce contexte et enfin, lui aussi donne un visage féminin, fier et beau à la cause palestinienne.
Liens utiles
Je vous invite à consulter le site du PCMMO (le film Les Tempêtes, que j’ai chroniqué cet automne dans le cadre du Festival du film franco-arabe, y était programmé) et celui du cinéma L’Écran de Saint-Denis.






















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