Hier soir (vendredi 4 avril), la troisième journée du festival Format Court proposait une séance spéciale, ne contenant que des films sélectionnés au Festival de Rotterdam 2025. Au cours de la présentation de la séance, Rebecca de Pas, programmatrice venue des Pays-Bas pour l’occasion, a expliqué que ce festival, créé en 1972 par le critique Hubert Bals, faisait la part belle à la créativité et à l’expérimentation. Les cinq courts métrages projetés ensuite ont confirmé ces propos.
Une diversité stimulante d’approches et de formes
J’avoue que je ne connaissais pas particulièrement le Festival international du film de Rotterdam (IFFR, pour International Film Festival Rotterdam) et pourtant, il est l’un des plus importants festivals cinématographiques en Europe, en termes de programmation et d’affluence. Force est de constater que la presse française se fait rarement l’écho de cet événement, aux antipodes des paillettes cannoises : l’IFFR défend un cinéma farouchement indépendant, audacieux, voire expérimental parfois. Les cinq films que la programmatrice Rebecca de Pas, au discours enthousiaste et inspirant, a choisi de montrer à Format Court hier soir (au Studio des Ursulines) ont, chacun à leur manière, fait écho à cette respectable vocation.
L’entrée en matière a été radicale : un écran blanc, des dessins (24 au total) en mouvement qui apparaissent progressivement, se superposent, pour former un cycle de plus en plus complexe. Le regard, dérouté, hésite entre se fixer sur une partie de l’image ou sur son ensemble hypnotique. Techniquement, le travail (manuel) effectué par Meejin Hong, le réalisateur de Deluge, impressionne. Celui-ci s’est inspiré d’une technique unique consistant à créer une boucle d’images évoluant à chaque cycle
, développée par l’américain Adam Beckett (source : Adam Beckett, sur Wikipédia). Je peux me tromper bien sûr, mais il est possible que le regretté David Lynch, dont plusieurs courts métrages seront projetés ce dimanche toujours dans le cadre de Format Court, aurait aimé ce Deluge.
I wan’na be like you, de Margit Lukács et Persijn Broersen, délaisse également la narration cinématographique classique pour proposer une plongée dans un étrange décor de serre, hanté par un danseur fantomatique et par des esclaves afro-américains. Contrairement à Deluge, composé de dessins à l’encre, l’environnement de I wan’na be like you a été entièrement créé via des effets spéciaux numériques (CGI). S’il est évident que le film, composé d’un seul plan en mouvement, évoque l’esclavage et l’exploitation, je n’ai pleinement compris son concept que lorsque Margit Lukács l’a expliqué de vive voix : la bande originale est une réinterprétation, un nouvel arrangement d’une chanson écrite pour le dessin animé Le Livre de la jungle, I wan’na be like you (Être un homme comme vous, en français). Chanson interprété par le célèbre Louis Prima et dont le texte, comme l’a expliqué la réalisatrice, a un double sens colonialiste et paternaliste (An ape like me can learn to be human too
; Take me home daddy
). Le film propose donc une exploration critique de l’histoire coloniale, sans passer par un message trop explicite. Une idée intéressante, servie par une bande originale de qualité et un sens évident du mouvement et de l’espace ; ma petite réserve ne porte que sur le cachet visuel des effets numériques, qui ne m’a que partiellement séduit.
My Brother, My Brother, de Abdelrahman et Saad Dnewar, est un récit familial conté en voix-off. On y explore le passé de deux frères jumeaux égyptiens, Omar et Wesam, enfants d’une pédiatre et d’un gynécologue. Un passé peu documenté : leurs parents ne prenaient pas de photos et ne tournaient pas de vidéos. Le narrateur ne dispose que d’une seule image, où les deux frères sont de dos. Le film est une réflexion sur la mémoire, sur la façon dont nous reconstruisons sans cesse nos souvenirs. Son final ambigu, teinté d’une forme subtile d’onirisme, parachève cette impression de flottement entre ce qui a été, ce que nous avons perçu et ce que nous en avons retenu. Au niveau de la forme, My Brother, My Brother combine des personnages conçus en animation et des paysages filmés. Nos souvenirs mêlant fantasme, rêve et réalité, le choix des réalisateurs de mélanger les formes dans une même image s’avère d’une grande cohérence. My Brother, My Brother est le film de la soirée qui a le plus conquis les personnes avec qui j’étais hier soir, et après réflexion, je crois que je suis du même avis.

Des images de rails, de voie ferrée qui défilent, dans un sens puis dans l’autre, plus ou moins calées sur la rythmique d’un très grand nombre d’extraits de morceaux de musique, et pas n’importe lesquels (Ellington, Giuffre, Hendrix…). C’est le parti pris de Commute, de Henry Hills ; on pourrait trouver ça radical, arty, voire prétentieux mais pas du tout : c’est plutôt ludique, drôle et malin. En premier lieu, Commute travaille sur deux composantes essentielles du cinéma : le mouvement et le son. Ensuite, le film stimule notre imaginaire, nos réminiscences, à la fois par des musiques évocatrices et par la vision des rails, associée à l’idée d’un voyage géographique mais aussi mental – qui n’a jamais rêvassé en regardant par la vitre d’un train ?
La séance s’est achevée par le film le plus classique
de la soirée sur le plan de la forme et de la narration, ce qui n’implique en rien un manque d’originalité. Le court (presque moyen) métrage de Quentin Papapietro est conforme à son titre (Père et fille) : il raconte en effet la relation entre un père (veuf, joué par le réalisateur) et sa fille, en plusieurs chapitres qui correspondent à des âges distincts. Plusieurs éléments font la singularité de l’œuvre : les âges des comédiens, en décalage avec ceux de leurs personnages ; et surtout, une tonalité bien particulière, que l’auteur a qualifié de burlesque doux
. Une expression qui pourrait s’appliquer aux premiers longs métrages d’Emmanuel Mouret, dont on peut se demander s’il ne fait pas partie des références de Quentin Papapietro. En tout cas, ce Père et fille est drôle, attendrissant, lunaire et plein de fantaisie, même si le récit balbutie un petit peu sur la fin, peinant à trouver une chute efficace. Ceci dit, je ne peux que cautionner le choix, pour accompagner le générique de fin, de la chanson d’Elizabeth Cotten Shake Sugaree, enregistrée en 1967 et chantée par Brenda Joyce Evans, sa petite-fille alors âgée de 12 ans (on entend également ce titre dans Colossal, de Nacho Vigalondo).
Après la projection, Katia Bayer, présidente de Format Court, Rebecca de Pas et les réalisateurs de My Brother, My Brother, Père et fille et I wan’na be like you ont échangé sur le contenu de cette belle séance de cinéma. Le producteur de Père et fille, de la société de production Le Plein de super (sans doute une référence au film éponyme d’Alain Cavalier), et Rebecca de Pas ont insisté sur deux points qui me semblent essentiels : les courts métrages, moins soumis à la loi du marché que les longs, permettent une grande créativité (que les films projetés hier ont largement reflété) ; ensuite, contrairement à une idée reçue tenace, le court est un format à part entière, auquel on devrait pouvoir consacrer toute une carrière d’artiste si on le souhaite, au même titre que certains grands écrivains se sont spécialisés dans la nouvelle. Qui donc aurait osé suggérer à Edgar Poe ou Jorge Luis Borges d’écrire des romans pour entrer dans la postérité ?
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