Film d’Andrew Haigh
Année de sortie : 2011
Pays d’origine : Royaume-Uni
Scénario : Andrew Haigh
Photographie : Urszula Pontikos
Montage : Andrew Haigh
Musique : James Edward Barker
Avec : Tom Cullen, Chris New, Jonathan Race, Laura Freeman, Kieran Hardcastle
Week-end chronique une brève liaison amoureuse en conjuguant des aspects intimes, sociétaux et universels.
Synopsis du film
Russell (Tom Cullen) se rend dans un club gay après une soirée passée chez des amis. Il y fait la connaissance de Glen (Chris New), et les deux hommes rentrent ensemble chez Russell. C’est le début d’une histoire qui va durer peu de temps, mais susciter beaucoup de questionnements – et d’émotions.
Critique de Week-end
Qu’est-ce qui nous pousse vers un film ou un livre particulier ? La réponse varie d’un cas à l’autre. En l’occurrence, il me semble avoir entendu parler pour la première fois de Week-end en lisant White, de Bret Easton Ellis, dont je ne conseille d’ailleurs pas particulièrement la lecture (c’est une compilation d’avis, souvent banals, parfois passéistes, davantage qu’un essai). Reste que c’est grâce à l’auteur de Lunar Park que le titre Week-end a résonné en moi, tandis que j’explorais le rayon DVD d’une médiathèque du 18ème arrondissement de Paris (Robert Sabatier).
Il s’agit du second long métrage du cinéaste britannique Andrew Haigh après Greek Pete (2009). L’idée du film est simple : deux hommes se rencontrent dans un club gay, couchent ensemble, puis passent des moments à discuter, le tout s’étalant sur la courte période de temps auquel fait référence le titre. La seule lecture du pitch ne donne pas de raison particulière d’imaginer un film très original et passionnant ; mais c’est dans l’écriture des dialogues, dans la caractérisation des personnages et dans la mise en scène que Week-end affirme (par petites touches) sa beauté singulière.

Très rapidement, on est frappé par l’alchimie opérant entre les deux comédiens principaux, Tom Cullen et Chris New. Il y a une fluidité, une justesse dans leurs échanges et dans leurs gestes, qui font qu’on a le sentiment, en tant que spectateur, d’observer un couple (récent) dans son intimité, avec tout ce que cela suppose de moments de gêne, de complicité, de partage, de tension, d’incompréhension, d’harmonie… Pendant les répétitions, le réalisateur a laissé les acteurs improviser un peu à partir du texte d’origine, pour favoriser un sentiment de naturel et de spontanéité, et si cette méthode de direction a aussi bien fonctionné sur ce film, c’est pour deux raisons principales : le talent des comédiens ; la matière riche dont chacun d’entre eux disposait pour explorer différentes pistes de jeu (quoiqu’en disent certains, il n’existe pas de bon film basé sur un mauvais scénario). Andrew Haigh a en effet très intelligemment écrit les personnages de Russell et de Glen, en jouant sur des différences (d’attitude, d’expérience, d’opinion) qui nourrissent le récit et ses différentes thématiques, sans jamais enfermer les acteurs dans des schémas binaires ou caricaturaux..

Le regard de la société sur l’homosexualité, et la façon dont cette dernière est vécue dans l’espace privé mais surtout public, sont des questions qui reviennent dans plusieurs répliques. Mais là où parfois, des questionnements sociétaux surgissent dans un film d’une manière un peu téléphonée, platement illustrative, Week-end parvient à les aborder en les fondant admirablement bien dans les séquences, et en les éclairant sous un jour nuancé, sensible et pertinent à la fois.

L’une des qualités du film est de ne jamais grossir le trait. Rien n’est surligné par le jeu des acteurs ou par la caméra, si bien qu’on est parfois cueilli par une émotion qui ne semble, à aucun moment, fabriquée. Le récit, et le montage (signé par Haigh lui-même), utilise souvent une technique d’écho entre deux images ou deux motifs ; leur apparition, à différents moments de la narration, souligne que toute relation naissante (quels que soient le genre ou la sexualité concernés) implique un ensemble de micro
événements qui se répètent dans le temps, mais qui ne produisent pas toujours la même impression ou résonance.
Par exemple, le même plan subjectif montrant Glen quitter le bloc d’immeubles où vit Russell, filmé depuis la fenêtre de ce dernier, est utilisé à deux reprises, et reflète à chaque fois un stade distinct de leur relation (la seconde fois, Glen se retourne). On retrouve ce phénomène d’écho avec le dictaphone de Glen, qui lors de sa seconde apparition dans le film prend une dimension nostalgique et pleine de sens.


En tant que réalisateur, Haigh cherche avant tout à trouver l’angle de caméra ou l’enchaînement d’images qui va lui permettre d’exprimer une idée. Ainsi, si dans la plupart des scènes de dialogues, il privilégie une caméra à l’épaule située à proximité des comédiens (ce qui donne des images délicates et pleines de vie ; il faut saluer ici le travail de la chef opératrice polonaise Urszula Pontikos), Haigh utilise également des plans larges et fixes, et cela à des moments bien précis. Cette alternance entre deux façons de filmer produit parfois une émotion saisissante.
L’exemple le plus frappant de ce procédé est une scène située vers la fin du film. Russell et Glen discutent dans l’appartement de Russell, debout devant une fenêtre, puis s’enlacent. Au début, la caméra les filme de dos, depuis l’intérieur de l’appartement, ce qui correspond à la façon la plus évidente de tourner cette séquence ; mais soudain, la caméra cadre l’immeuble de l’extérieur, et d’assez loin (voir ci-dessous). Comme il fait nuit, la fenêtre de l’appartement forme un halo jaune et lumineux, dans lequel se découpent les silhouettes des deux hommes. En d’autres termes, nous observons d’abord deux individus avec un visage et une voix spécifiques, puis deux silhouettes, deux ombres qui pourraient être celles de deux femmes, d’un homme et d’une femme, de deux hommes… Filmés ainsi, Russell et Glen forment une image de couple à laquelle le spectateur, qui se retrouve dans la position d’un observateur lointain (un passant dans la rue, ou l’habitant d’un autre appartement), peut s’identifier, et sur laquelle il peut projeter des choses personnelles.

En quelques secondes, l’alternance de points de vue voulue par le cinéaste cristallise donc deux composantes essentielles à toute œuvre d’art : le singulier et l’universel. (Le procédé m’a fait vaguement songer à la fin d’Annie Hall, avec ce plan assez distant sur les deux protagonistes en train de se dire au-revoir.)
J’aimais déjà beaucoup Week-end avant de voir cette séquence ; lorsqu’elle est survenue, j’ai mesuré à quel point il s’agissait d’un film remarquable.
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