Par un bel après-midi d’automne, celui du vendredi 22 novembre dernier, le cinéma Le Trianon de Romainville a accueilli une séance du festival du film franco-arabe 2024 bien particulière, puisque composée exclusivement de courts-métrages de genre. L’occasion de découvrir un type de cinéma qui permet de traiter, par le biais de la métaphore fantastique ou de la science-fiction, des thématiques sociales et politiques, ainsi que la question fondamentale de la mémoire.
5 courts-métrages variés, avec parfois des motifs se faisant écho
Dimanche 17 novembre, le festival du film franco-arabe 2024 a quitté son habituel territoire de Romainville/Noisy-le-Sec pour se rendre au Méliès de Montreuil, où était projeté le film Les Tempêtes, dont la sortie nationale, trop discrète et certainement pas à la hauteur des qualités de ce long métrage, a eu lieu trois jours plus tard. Si j’y fais référence avant de débuter ce nouveau compte-rendu, c’est que Les Tempêtes utilise le fantastique pour parler du deuil, de la mémoire et plus spécifiquement de la décennie noire algérienne. Il s’agit donc d’un film de genre, comparable en cela (et en d’autres points, d’ailleurs) aux cinq courts-métrages projetés dans le cadre de la séance Films de genre franco-arabe
, à laquelle j’ai également eu l’occasion, et le plaisir, de me rendre.
Cinq films brassant des esthétiques et des thématiques diverses. La séance a commencé par un Nation Estate d’une actualité brûlante, imaginant un État palestinien sous la forme d’un vertigineux gratte-ciel. Composé essentiellement de plans fixes millimétrés, le film de la palestinienne Larissa Sansour symbolise, par le biais d’une image significative montrant une femme arroser un arbre d’intérieur (voir ci-dessous), un espoir vibrant pour tout un peuple, espoir hélas mis à mal par la tragique situation actuelle à Gaza (sujet essentiel auquel le Festival a d’ailleurs consacré plusieurs séances, ainsi qu’une table ronde).

Changement de contexte avec le second film, Mawtini, qui évoque le passé des parents du réalisateur Tabarak Allah Abbas, lesquels ont fui Bagdad pendant la première guerre du Golfe (1990-1991). Un passé que le cinéaste ne connaît qu’à travers les bribes d’histoires qui lui ont été confiées. Intelligemment, il a choisi la forme animée pour mieux figurer ce nécessaire recours à l’imagination, tandis que le récit, hanté de robots tueurs, donne aux épreuves traversées par ses parents une dimension épique et spectaculaire. Original et audacieux dans sa façon d’explorer une mémoire invisible, Mawtini fonctionne très bien.

Border, de Khalifa Al-Thani, décrit une société exerçant un contrôle strict de ses citoyens et de leurs déplacements, qui renvoie à la fois aux politiques menées pendant la pandémie de COVID (soulignons que l’idée du film est née avant cette période) et plus largement, aux problématiques contemporaines liées au respect des libertés individuelles, de la vie privée et aux différentes sortes de discriminations. Les images et l’atmosphère sont volontairement froides et déshumanisées, en cohérence avec la thématique du récit.

Leïla et les fantômes, de Chiraz Chouchane, propose un récit foisonnant, inventif, souvent drôle, où il est question à la fois de la condition précaire de nombreux étrangers vivant en France ; d’une violence contemporaine faisant écho à une violence historique ; et du sacrifice de la jeunesse sur des champs de bataille qui prennent différentes formes selon les époques. On y croise une jeune femme menacée d’expulsion (Lisa Bouteldja, magnétique) ; deux soldats de la guerre 14-18 (campés par Bachir Tlili et le cinéaste Serge Bozon) ; des joggers macronistes en marche
et quelques masques cauchemardesques (ceux de Trump et de Marine Le Pen) renvoyant hélas à des maux bien réels (au même titre que les joggeurs pré-mentionnés, me permets-je d’ajouter). On sent que les idées et intentions initiales auraient exigé plus de temps et de moyens, comme l’a indiqué la cinéaste, présente au cours de la séance ; mais Leïla et les fantômes m’a séduit par sa liberté, sa créativité, son goût du décalage (certains dialogues m’ont fait songer à du Bertrand Blier), sa liberté de ton et sa densité thématique (émancipation féminine ; condition des immigrés ; transmission…).

La séance s’est conclue par Daw, de Samir Ramdani, qui évoque le massacre du 17 octobre 1961 à Paris (au cours duquel des policiers français ont assassiné des manifestants algériens pacifiques) à travers un récit mêlant film d’enquête et fantastique. Comme dans Les Tempêtes et comme dans Leïla et les fantômes, le surgissement du passé dans le présent prend une forme fantastique et singulière, en l’occurrence celle d’une matière lumineuse, insaisissable.

Servi par une photographie sophistiquée, d’excellentes idées visuelles (dont un homme qui chute constamment dans l’obscurité, symbole saisissant de ceux qui ont été jeté dans la Seine en 61) et des comédiens convaincants (citons notamment Leyla Jawad dans le rôle d’une inspectrice), Daw a conclu en beauté une séance hantée par le souvenir de guerres ; des crimes d’hier et d’aujourd’hui ; et par les différents visages de l’oppression, du colonialisme et du racisme.
Je retiendrai plusieurs images et idées de cet après-midi de cinéma de genre au Trianon de Romainville, mais une phrase, en particulier, m’a marqué – il s’agit d’une réplique issue du film Leïla et les fantômes, prononcée par l’actrice Lisa Bouteldja :
Ce n’est pas le passé ; les jeunes continuent de mourir pour rien.
Voir le programme du FFFA 2024 sur le site du Trianon
























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