Film d’Anthony Lapia
Année de sortie : 2024
Pays : France
Scénario : Anthony Lapia
Photographie : Robin Fresson, Raimon Gaffier
Montage : Joran Leroux-Gipouloux
Avec : Louise Chevillotte, Madj Mastoura, Natalia Wiszniewska, Killian Briot, Juliette Gharbi, Olivier Chantreau, Laura Mélinand
Pour son premier long métrage, Anthony Lapia pose un regard à la fois politique et mélancolique sur le monde de la fête. Le résultat est singulier, personnel et ancré dans son époque.
Synopsis du film
Des fêtards dansent dans un club, la nuit. Félicie (Louise Chevillotte), avocate, rencontre Saïd (Madj Mastoura), chauffeur Uber. Elle lui propose de terminer la soirée chez elle. After alterne entre les scènes de danse à l’intérieur de la boite de nuit et les échanges entre Félicie et Saïd.
Critique d’After
Alors on danse
, chantait Stromae dans son premier tube, sorti en 2009 (déjà !). Dans cette chanson un peu surestimée (mais c’est affaire de goûts), le chanteur belge énumère d’un ton blasé une série de problèmes divers avant d’en venir, avec guère plus d’enthousiasme, au refrain lancinant qui donne son titre au morceau. L’idée était d’associer une activité a priori festive (la danse) avec une réalité sombre, que la fête aide à fuir. Ce n’est pas totalement opposé avec ce qu’on ressent parfois en regardant After, même si on n’y perçoit aucune influence de la chanson précitée.
Le premier film d’Anthony Lapia est né d’une envie de filmer la fête (pas la fête entre amis, mais la fête dans les boites de nuit, bars dansants et autres lieux de ce type) tel qu’il la percevait lui-même en tant que noctambule. Il a commencé à réfléchir à After, qui devait initialement être un court métrage, dès 2016, soit avant la sortie de films comme La Bête dans la jungle (où l’on retrouve le motif de la fête). 2016, c’est l’année suivant celle des attentats de Charlie et du 13 novembre ; de la proclamation de l’état d’urgence ; de la proposition de destitution de nationalité… Plus tard, le mouvement des gilets jaunes est venu nourrir la réflexion du cinéaste. Car dans After, on ne fait pas que danser, on parle aussi, de sujets politiques et profondément actuels : la répression des manifestations ; les violences policières ; la résignation aux lois du libéralisme mondial ; l’islamophobie…
Dans un film, quand des personnages se mettent à évoquer des sujets de société, on a parfois l’impression que cela tombe à plat, que le réalisateur a trouvé un moyen maladroit de faire passer un message à travers ses comédiens, sans souci de fluidité ou de cohérence, et d’une manière un peu appuyée. Dans After, dont les dialogues ont été écrits en collaboration avec les acteurs (dont les très convaincants Louise Chevillotte, vue récemment dans À mon seul désir, et Majd Mastoura), les passages en question sonnent juste et s’insèrent naturellement dans le récit.
Celui-ci met en parallèle deux espaces principaux : l’intérieur d’une boîte de nuit et un appartement (l’after auquel fait référence le titre, à double sens, du film). Soit d’un côté des scènes collectives de danse, de l’autre des scènes d’intimité et de dialogues. Les premières sont filmées avec sobriété : ce n’est pas parce qu’on veut rendre compte d’un mouvement qu’on doit bouger sa caméra dans tous les sens. Le réalisateur l’a bien compris, et travaille surtout sur le grain des images (After est en partie tourné en 16mm), la lumière et la bande-son (très immersive). Les secondes (les scènes d’intimité et de dialogues, pour lesquelles le réalisateur a cité comme référence des films comme Ma Nuit chez Maud et La Maman et la putain) apportent un éclairage sur les séquences dans la boite, et sur un contexte aussi, celui de la France des années 2010-2020. Leur contenu soulève plusieurs questions portant sur le rapport ambigu entre la fête et la solitude, ou encore sur l’utilité de l’engagement et de la résistance au pouvoir.
Comme indiqué ci-dessus, le terme after fait évidemment référence à ce qu’on fait après une soirée donnée, mais paraît aussi s’inscrire dans une temporalité plus vaste, un avenir incertain, comme le figurent plutôt bien les dernières images, lumineuses et surexposées, du film. After est donc, en grande partie, une œuvre politique ; toutefois l’une de ses plus belles scènes ne l’est pas à proprement parler, en tout cas pas de façon explicite.

On y entend une version réussie (par la chanteuse et compositrice anglo-allemande Anika) de I Go to Sleep, un très beau titre des Kinks que le groupe n’a jamais enregistré en studio ; il n’en existe qu’une version démo interprétée par Ray Davis, seul au piano. Sur cette mélodie assez triste, et ces paroles évoquant une personne rêvant d’un amour disparu, la solitude et la désillusion filmées par le réalisateur d’After deviennent particulièrement émouvantes.
L’utilisation de cette chanson dans le film est particulièrement intéressante et significative. En effet, alors que la musique du film correspondait jusqu’alors à celle qu’écoutent les personnages dans le plan, I Go to Sleep enfreint cette règle : diffusée dans l’appartement où discutent Félicie et Saïd, on l’entend d’abord dans ce cadre, puis elle se superpose aux images tournées à l’intérieur du club, ou de toute évidence, cette chanson n’est pas en train de passer. Les deux principaux espaces du film sont alors envahis par une même mélancolie. Anthony Lapia évoque cette séquence clé dans les termes suivants : Il fallait que les deux espace-temps fusionnent, car ce n’est pas qu’un film naturaliste sur la fête. J’aime l’idée que la musique exprime la mélancolie qui traverse cette nuit et dans laquelle tout le monde essaye de communier
. Communier dans la mélancolie… Au fond, pour reprendre l’une des questions du film (est-on seul ou en osmose avec les autres quand on fait la fête), peut-être peut-on dire que dans After, les personnages sont seuls, ensemble. Les œuvres intéressantes mettent souvent en lumière des paradoxes ; celui-ci me semble être au cœur de ce beau premier film.






















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