Film de Travis Stevens
Année de sortie : 2022
Pays : Etats-Unis
Scénario : Travis Stevens, Nathan Faudree
Photographie : Ksusha Genenfeld
Montage : Zach Clark, Travis Stevens
Musique : Vaaal
Avec : Sarah Lind, Josh Ruben, Malin Barr, Katie Kuang
Avec A Wounded Fawn, le cinéaste Travis Stevens poursuit sa réflexion autour du mâle toxique à travers une imagerie baroque et inspirée, chargée de références mythologiques.
Synopsis du film
Bruce Ernst (Josh Ruben), un tueur en série qui s’en prend particulièrement aux femmes, propose à Meredith Tanning (Sarah Lind), qui sort tout juste d’une relation toxique, de passer un week-end dans une maison de campagne. Ne se doutant pas des intentions de Bruce, Meredith accepte la proposition.
Une fois sur place, d’étranges événements vont se produire, en relation avec le vol, par Bruce, d’une statue représentant les Erinyes, des divinités persécutrices…
Critique de A Wounded Fawn
Quand on aime le cinéma d’horreur et/ou fantastique, ce n’est tous les jours qu’on est surpris, agréablement, par un film s’inscrivant dans ce genre. Peut-être parce que celui-ci est souvent très codifié, et qu’un grand nombre de cinéastes ont l’air de tourner avec un livre de recettes sur les genoux. Heureusement, chaque année réserve son lot de réussites, voire de pépites, auprès desquelles il est d’ailleurs facile de passer, dans la mesure où pratiquement aucune d’entre elles ne trouve le chemin des salles obscures en France, les distributeurs se contentant le plus souvent de choisir des films garantissant des sursauts faciles ou encore l’énième volet d’une franchise à succès.
Les festivals spécialisés compensent en partie ce manque, mais en partie seulement, leur programmation laissant parfois à désirer. La preuve : il ne me semble pas que A Wounded Fawn, le film dont il est question ici, ait été sélectionné dans un festival de cinéma de genre français en 2022, année de sa première au Tribeca Festival de New York.

Ce n’est pas un hasard si j’ai évoqué l’aspect codifié et donc parfois prévisible du cinéma d’horreur au début de cet article. Le réalisateur Travis Stevens, dont A Wounded Fawn est le troisième long métrage, s’est posé, en recevant la première mouture d’un script qui comportait plusieurs motifs maintes fois explorés au cinéma (y compris par lui-même), la question suivante : que puis-je faire avec ça ? Sous-entendu : comment faire quelque chose d’un peu différent avec une trame initialement assez classique ?

Et voilà que pour mieux raconter une énième histoire de serial killer emmenant sa potentielle victime (féminine) en week-end, Stevens a puisé dans deux sources d’inpiration différentes : le surréalisme, où de nombreux artistes masculins se sont inspirés de membres féminines du mouvement (et c’est un phénomène qui concerne d’autres courants artistiques) ; et la mythologie grecque – encore que sur ce point, j’ignore si la première version du scénario y faisait déjà référence.

Le premier élément lui permet d’établir un parallèle entre l’artiste masculin qui a besoin de l’energie d’une femme pour créer (quitte, parfois, à la vampiriser), et le sociopathe qui tue des femmes par jalousie et frustration. Le second élément donne au récit une couleur inédite (ce ne sont pas tous les slashers qui font référence aux Érinyes) et surtout contribue à créer une imagerie singulière, volontiers psychédélique.

C.e cachet visuel est renforcé par l’utilisation de la pellicule, donnant à l’image un grain inévitablement rétro ; on songe au cinéma d’horreur italien des années 1960-70, avec lequel A Wounded Fawn partage une esthétique assez baroque, caractérisée par de forts contrastes, des cadrages sophistiqués et des décors élaborés. La réussite du film sur ce plan doit bien sûr beaucoup au travail précis et inspiré de la chef opératrice d’origine russe Ksusha Genenfeld.

L’écriture n’est pas en reste. Le personnage du tueur mêle une sorte d’élégance de façade (l’acteur Josh Ruben a du charme) avec un aspect pathétique qui en dit à mon sens beaucoup sur le probable parti pris du film (les tueurs en série n’ont rien de fascinant : ils sont avant tout misérables et grotesques), tandis que la très belle Sarah Lind incarne un personnage féminin attachant et consistant, dont le passif (elle sort d’une relation d’emprise) souligne le fait que A Wounded Fawn s’inscrit parmi les nombreux récits de revanche féminine (et féministe) que propose le cinéma d’horreur actuel, mais d’une manière résolument originale, à la fois ambitieuse au niveau formel et narratif, et souvent drôle et pleine d’ironie.

Peut-être que le basculement de point de vue opéré à mi-parcours aurait pu intervenir plus tard dans le scénario, de sorte à ce que la partie la plus fantasmagorique et métaphorique du récit soit plus brève et fasse office de climax. Mais c’est là une remarque assez subjective : A Wounded Fawn ne démérite pas la réputation flatteuse acquise dans les festivals outre Atlantique, et prolonge habilement une réflexion récurrente chez le réalisateur du déjà réussi Girl on the Third Floor, réflexion ayant notamment pour objet la masculinité toxique.
A Wounded Fawn bouscule un cinéma d'horreur trop souvent prévisible grâce à une esthétique baroque, un propos féministe intelligent, un ton mordant et des références mythologiques surprenantes.






















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