Film de Valérie Donzelli
Année de sortie : 2026
Pays : France
Scénario : Gilles Marchand et Valérie Donzelli
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Pauline Gaillard
Musique : Jean-Michel Bernard
Avec : Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon, Marion Lécrivain, Valérie Donzelli, Marie Rivière, Oscar Tillette, Philippe Katerine, Claude Perron, Béatrice de Staël
Il est périlleux de quitter une situation économiquement confortable dans un système qui fabrique de la précarité. À pied d’oeuvre en témoigne.
Synopsis du film
Paul Marquet (Bastien Bouillon) gagnait bien sa vie en tant que photographe, mais sa nouvelle passion est l’écriture. Il décide donc de s’y consacrer pleinement, bien que ses premières publications n’aient connu qu’un succès limité.
Parce qu’un emploi à plein temps ne lui laisserait pas le temps d’écrire, Paul recherche des missions ponctuelles. Très vite, il fait l’expérience d’un quotidien éreintant et précaire, tandis que son entourage (de ses parents à son ex-compagne) ne semble pas comprendre son choix.
Critique du film
La salle 1 du Cinéma des cinéastes, ce cinéma indépendant situé près de la place Clichy, était presque pleine en ce mercredi 4 février. Une affluence qui s’explique par l’intérêt que génère visiblement le nouveau long métrage de Valérie Donzelli, mais aussi (détail que j’ignorais) par la présence, sur place, de la réalisatrice et de plusieurs autres membres de l’équipe, dont le co-scénariste Gilles Marchand et l’écrivain Franck Courtès.
Ce dernier est l’auteur du roman dont le film À pied d’oeuvre est l’adaptation cinématographique ; roman éponyme paru en 2023 chez Gallimard, et qui relate la façon dont Courtès a, peu à peu, fait l’expérience de la pauvreté à partir du moment où il a délaissé son métier de photographe pour se consacrer, le plus pleinement possible, à celui d’écrivain. Un choix périlleux (non expliqué dans le film, mais dans un roman de Courtès auquel il est fait référence), surtout dans un pays dont les gouvernements successifs sont indifférents, ou presque, au sort de ceux qui ne sont pas considérés comme les premiers de cordée
, pour reprendre une expression de notre (cher) (p)résident de la République. Si on ajoute à cela l’inflation et l’augmentation du coût de la vie, on en déduira que la plupart des écrivains qui réussissent aujourd’hui ont soit des revenus un minimum confortables liés à une autre activité, soit un conjoint qui les entretient plus ou moins (c’est Franck Courtès lui même qui a fait ce constat lors de la session de questions-réponses après la projection de mercredi) ; autrement dit, ils ne sont, sociologiquement parlant, pas très représentatifs de la société française dans son ensemble (ce qui n’est, bien entendu, pas une attaque à leur encontre).

À pied d’oeuvre reflète donc la difficulté d’être artiste (et de vivre en tant que tel) dans un monde ultra libéral dont la principale boussole est la quête du profit à court terme. Le scénario (et le roman avant lui) évoque aussi le quotidien de milliers de travailleurs contraints d’enchaîner des travaux sous-payés pour survivre, sachant que la plupart d’entre eux (comme l’a observé Gilles Marchand) ne bénéficient pas même de l’énergie, fut-elle en partie désespérée, que procure la poursuite d’un projet littéraire (ou autre).
Le récit-témoignage de Courtès traite également du regard des autres, qui se montrent souvent critiques ou, a minima, perplexes à l’égard de la trajectoire suivie par l’aspirant écrivain dans un monde qui pousse à rechercher le confort et de la sécurité, davantage que l’épanouissement personnel et artistique. Impossible également de ne pas constater le comportement souvent irresponsable des personnes qui achètent les services de Paul à des tarifs extrêmement bas, alors que la plupart d’entre eux semblent avoir largement les moyens de les payer davantage. Ici, c’est une forme d’individualisme, encouragée par de nombreux discours politiques, qui est illustrée.
Cette matière qui dit beaucoup de notre époque, Gilles Marchand et Valérie Donzelli l’ont admirablement bien utilisée et remaniée. Le scénario du film est précis, parfaitement bien construit ; les dialogues font, chacun à leur façon, résonner la thématique globale de l’oeuvre sans priver les personnages de leur caractère propre et de leur crédibilité ; l’humour apporte de la légèreté, une forme de pudeur aussi, sans réduire la portée du constat, ni désamorcer sa gravité ; la musique au piano de Jean-Michel Bernard a ce côté rengaine
qui renvoie au quotidien du protagoniste. Quant à la mise en scène et au rythme imprimé par le montage, ils servent à merveille la qualité du texte : chaque instant du film sonne juste, et tous s’enchaînent avec une belle fluidité.

Cette justesse tenue du premier au dernier plan, on la doit aussi à la qualité des personnages et au talent de tous les comédien(ne)s qui les incarnent, y compris les plus furtifs à l’écran. C’est quelque chose à laquelle je pense souvent : l’importance des seconds rôles, qu’on a presque tort de qualifier de seconds
, tant leur contribution doit être majeure dans un film. (Valérie Donzelli en a d’ailleurs parlé mercredi.) Un film fonctionne parce que chaque moment qui le compose fonctionne, or à de rares exceptions près, ces moments n’impliquent pas que les principaux interprètes. En revoyant récemment Qui a tué Bambi, je me suis fait réflexion que si l’environnement du film (un hôpital) est si palpable et immersif, c’est parce que tous les seconds rôles – du chirurgien libidineux croisé dans l’ascenseur aux collègues de l’héroïne, en passant par une cousine râleuse (Catherine Jacob) et un petit copain infirmier attachant (Yasmine Belmadi) – sont brillamment incarnés par leurs interprètes respectifs, et que le réalisateur sait que leur partition est aussi essentielle que celle jouée par la comédienne principale (Sophie Quinton).
Ce n’est pas par hasard que je cite Qui a tué Bambi : c’est le premier long métrage de Gilles Marchand, et Valérie Donzelli y tient un rôle secondaire (l’un de ses tous premiers au cinéma). En les voyant réunis mercredi soir au Cinéma des cinéastes, je me suis demandé si leur rencontre datait de ce film singulier et remarquable (je regrette d’ailleurs de ne pas avoir osé leur poser cette question). En tout cas, leur complémentarité et leur entente artistique ont produit, avec À pied d’oeuvre, l’un des films à découvrir en ce début d’année pour ses qualités techniques, artistiques et pour ce qu’il raconte.
Je ne puis clore cette chronique sans évoquer deux choses : la performance de Bastien Bouillon, qui incarne à merveille un être à la fois déterminé, digne, courtois et humble, auquel on s’attache immédiatement ; et la chanson Joe le Taxi, qu’on entend lors d’une scène du film – un tube au charme certain dont le texte a pris pour modèle Maria José Leão dos Santos, véritable chauffeuse de taxi portugaise dans le Paris des années 1980. Chauffeur de taxi… Un métier devenu, aujourd’hui, indissociable du phénomène d’ubérisation dont parle À pied d’oeuvre.






















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