Une Étrange Affaire

Gérard Lanvin dans Une étrange affaire

Film de Pierre Granier-Deferre
Année de sortie : 1981
Avec : Gérard Lanvin, Michel Piccoli, Nathalie Baye, Jean-Pierre Kalfon, Jean-François Balmer

Bertrand Malair : C’est très important, Louis, tu sais, l’image d’un père. Ca explique tout. Ou rien. Mais même si ça n’explique rien, ça explique tout.

Une étrange affaire est un film particulièrement subtil sur la pression et l’influence que le travail peut exercer sur la vie d’un individu. Avec un Michel Piccoli brillant dans le rôle d’un PDG particulièrement machiavélique, inquiétant et ambigu.

Synopsis d’Une Etrange Affaire

Louis Coline (Gérard Lanvin) est publicitaire pour un magasin parisien. Son ancien patron venant de mourir, il est remplacé par un certain Bertrand Malair (Michel Piccoli), personnage mystérieux et imposant qui veut faire de l’entreprise un leader du marché.

Rapidement, l’homme et ses acolytes François Lingre (Jean-Pierre Kalfon) et Paul Beulais (Jean-François Balmer) vont exercer sur Louis une emprise redoutable. Son implication dans son travail va peu à peu entraîner de lourdes conséquences sur sa personnalité et sa vie de couple avec sa femme, Nina Coline (Nathalie Baye).

Critique

Une illustration saisissante du conditionnement des salariés

Si on ne peut pas résumer Une étrange affaire à une réflexion sur le monde du travail – le film est en réalité plus complexe et ambigu que cela – il n’en demeure pas moins que son sujet principal demeure le conditionnement du salarié par son supérieur hiérarchique.

Si elle atteint dans le film des sommets particulièrement vertigineux, la manipulation exercée par Bertrand Malair (Michel Piccoli) sur Louis Coline (Gérard Lanvin) repose sur des mécanismes identiques à ceux que tout salarié perspicace peut observer au quotidien dans son entreprise.

D’abord, la peur. Louis Coline a peur de perdre son emploi, peur de déplaire à son nouveau patron, qui laisse volontairement planer le mystère sur la date de son arrivée pour mieux entretenir les interrogations et l’inquiétude à son sujet. Dès leur première rencontre, il déstabilise Louis Coline : le rencontrant d’abord seul à seul dans son bureau, il lui demande de faire comme si ils ne s’étaient jamais vus lorsque Bertrand sera présenté, ultérieurement, à l’ensemble des membres de l’entreprise. Or, lors de cette présentation, il dédaigne la main tendue de Louis en prétendant qu’ils se sont déjà rencontrés. Cette attitude le déstabilise profondément, au point de lui faire passer des nuits blanches où il s’interroge sur son avenir professionnel.

Fatigué, inquiet, terrassé, Louis est plus que jamais susceptible de réagir à des signes de reconnaissance, que va précisément lui envoyer son PDG les jours suivants, en lui confiant d’entrée une responsabilité écrasante et en lui accordant toute sa confiance. Le sentiment d’appartenance, la valorisation du salarié, sont des procédés de management bien connus que Malair applique avec une finesse, une mesquinerie et un machiavélisme redoutables. Appuyé par ses acolytes François Lingre et Paul Beulais – très bien interprétés par Jean-Pierre Kalfon, qui tournera plus tard aux côtés de Bernard Giraudeau et Bernard-Pierre Donnadieu dans le violent Rue Barbare de Gilles Béhat, et Jean-François Balmer – il va profiter de la faiblesse de Louis pour stimuler son désir d’appartenance à ce trio d’élites particulièrement influent dans l’entreprise.

Ce qui est particulièrement déstabilisant dans Une étrange affaire, c’est que ce phénomène plutôt connu en ce sens qu’on l’observe fréquemment dans le monde du travail, prend rapidement des proportions démesurées, anormales, et tout le talent de Pierre Granier-Deferre est de filmer avec une grande sobriété ce glissement progressif d’une situation banale à une situation extraordinaire, étrange, le classicisme de sa réalisation soulignant davantage encore l’aspect profondément dérangeant de l’histoire (à noter que Granier-Deferre revendiquait le côté classique, « traditionnel » de son travail, faisant partie des réalisateurs qui n’avaient pas adhéré à la nouvelle grammaire cinématographique issue de la nouvelle vague française).

Une relation ambigüe et complexe

L’emprise totale que va exercer Bertrand Malair sur Louis n’est pas que le résultat d’une technique de management ; elle découle également de la personnalité et de l’histoire personnelle des deux hommes.

Michel Piccoli et Gérard Lanvin dans "Une étrange affaire"

D’abord, le personnage de Malair symbolise à lui seul le supérieur dans sa dimension abstraite, omniprésente et toute puissante (Nina, la femme de Louis, le compare d’ailleurs à Dieu). Cet aura quasi mystique qui l’enveloppe lui permet d’asseoir plus facilement son autorité. Ensuite, Louis a souffert, et souffre encore, de l’absence du père ; et à plusieurs reprises, Malair se comporte à son égard de façon paternelle : il demande à François de lui téléphoner après une soirée pour s’assurer que Louis est bien rentré chez lui, s’arrête au pharmacien pour lui acheter des médicaments lorsqu’il est enrhumé, etc. On peut donc supposer qu’inconsciemment, Louis perçoit en lui l’image d’un père qu’il n’a pas, ou très peu, connu.

Cette attitude de Malair ne parait d’ailleurs pas uniquement que le fruit d’un calcul, et c’est là toute la complexité et l’ambiguïté d’Une étrange affaire ; son attachement semble souvent sincère, et lui-même a connu des problèmes relationnels avec son père. Leur expérience différente mais qui a de commun un aspect douloureux de la relation au père, explique en partie le lien étrange et paradoxal qui s’instaure entre les deux hommes.

Des interprètes au sommet

Une étrange affaire est servi, nous l’avons vu, par une mise en scène sobre et rigoureuse qui sert totalement le propos du film, mais également par une interprétation de premier ordre. Piccoli y trouve l’un de ses rôles les plus intéressants ; son jeu exprime parfaitement la complexité et l’ambiguïté de son personnage. Lanvin s’en tire très bien dans un registre auquel on n’est pas habitué à le voir ; souvent utilisé pour des rôles d’homme fort, il campe ici avec beaucoup de justesse un individu faible, complètement dépassé. A ses côtés, Nathalie Baye est parfaite dans son rôle de femme forte, beaucoup plus lucide que son mari.

Nathalie Baye dans "Une étrange affaire"

Quand à Kalfon et Balmer, c’est un plaisir de voir ces deux « gueules » du cinéma français, dans le rôle de personnages a priori plutôt abjects mais en réalité plus nuancés qu’il n’y paraît – la nuance étant au cœur du scénario d’Une étrange affaire (scénario signé Granier-Deferre et Christopher Franck, scénariste de talent qui travailla notamment avec Michel Deville et Costa Gravas, et réalisa lui-même des films dont L’année des méduses).

Une étrange affaire parvient très bien à raconter une histoire intéressante, curieuse, très représentative du monde de l’entreprise et de son emprise sur l’individu, mais également des rapports complexes et ambigus qui peuvent y naitre. Un film étonnant, intelligent et nuancé, qui mérite d’être découvert.

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