Film de Jeff Nichols
Année de sortie : 2024
Pays : Etats-Unis
Scénario : Jeff Nichols, d’après un livre de photographies de Danny Lyon intitulé The Bikeriders
Photographie : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Musique : David Wingo
Avec : Jodie Comer, Tom Hardy, Austin Butler, Michael Shannon, Mike Faist, Norman Reedus, Toby Wallace
Avec The Bikeriders, Jeff Nichols observe la sous-culture des bikers américains à travers un regard féminin parfois séduit, souvent blasé et critique. Jodie Comer est impressionnante.
Synopsis du film
Années 1960, à Chicago et dans ses environs. Kathy Bauer (Jodie Comer) rencontre Benny Cross (Austin Butler), membre d’un club de motards créé et dirigé par Johnny Davis (Tom Hardy). Quelque temps plus tard, la jeune femme raconte son expérience à Danny Lyon (Mike Faist), photographe et journaliste, lui-même membre du club.
Critique de The Bikeriders
The Bikeriders, avant d’être un film, est le titre d’un livre de photographies de Danny Lyon, paru vers la fin des années 1960. Lyon est l’une des figures de ce qu’on a appelé, outre Atlantique, le nouveau journalisme (New Journalism), mouvement qui regroupe notamment les célèbres (et brillants) Tom Wolfe, Norman Mailer, Truman Capote et Hunter S. Thomson ; Thomson qui avait d’ailleurs conseillé à Lyon de quitter l’Outlaws Motorcycle Club (get the hell out of that club unless it’s absolutely necessary for photo action
), soit de renoncer à l’expérience qui allait donner lieu à la parution de The Bikeriders. La méfiance de Thomson s’expliquait sans doute par son année passée auprès des Hells Angels. Toujours est-il que Lyon n’a pas suivi ses conseils, et est devenu un membre du club pendant plusieurs années (de 1963 à 1967), pour mieux en documenter le quotidien (ce principe d’immersion étant au cœur du nouveau journalisme) ; dans le cas contraire, le film qui nous intéresse ici n’aurait pas vu le jour.
Jeff Nichols, s’il a fidèlement reproduit, dans certains plans du film, des photos de Lyon, a dû faire appel à son imagination pour écrire le scénario de The Bikeriders. Son film est une fiction basée sur l’expérience de Lyon et, probablement, sur d’autres documents et témoignages liés aux bikers américains. Certains personnages (comme ceux de Kathy et Benny, joués respectivement par Jodie Comer et Austin Butler) s’inspirent d’individus que Lyon a côtoyés et photographiés, mais de son propre aveu, Nichols a presque entièrement imaginé la personnalité de Johnny Davis (campé par Tom Hardy), le fondateur du club, apparemment assez peu décrit dans l’ouvrage de Lyon. On peut supposer que cette matière, à la fois fortement évocatrice, sociologiquement riche et constellée de zones d’ombre, a été inspirante pour Jeff Nichols, dont le cinéma est à la fois romanesque et imprégné de différents aspects de la société et de l’histoire américaines.

La bonne idée du film, c’est de décrire un monde très masculin en adoptant le point de vue d’une femme. Évidemment, Kathy (la femme en question) n’est pas une personne féministe, livrant une critique construite et progressiste du monde des motards ; mais son regard, celui d’une femme issue d’un milieu populaire qui a oublié d’être idiote, créé d’emblée une distance intéressante.
Prenons ces répliques de Kathy, qu’on entend dès le début du film : I’ve had nothing but trouble since I met Benny. I’ve seen more jails, have been to more courts, and met more lawyers. I mean, it can’t be love. It must just be stupidity
. D’emblée, le film se demande donc s’il n’y a pas quelque chose de stupide
dans le mode de vie des bikers, et cela fournit une clé de lecture (critique) au spectateur. Mais dans le même temps, lorsque Kathy monte pour la première fois sur la moto de Benny, elle éprouve un sentiment d’ivresse évident.

Cette ambivalence est représentative du regard que pose The Bikeriders sur l’univers qu’il dépeint : c’est un regard parfois blasé, souvent désillusionné et critique, mais dans lequel scintille par moment une petite lueur de fascination. D’ailleurs, cet équilibre semble présent dans le point de vue de Danny Lyon, qui a déclaré : j’aime les rebelles, et je pense qu’ils sont nécessaires à la survie de la démocratie
; mais aussi : j’ai réalisé que certains de ces types n’étaient pas si romantiques
(il faisait alors référence à un motard équipé d’un drapeau nazi…).
Les journalistes qui, en France, ont reproché à Jeff Nichols de ne pas questionner plus ouvertement la culture visible dans The Bikeriders n’ont, à mon sens, pas saisi cette ambiguïté, qui fait le sel du film ; lequel ne se prive pas, par ailleurs, d’illustrer les contradictions des membres du club (comme le souligne très justement Kathy, ils rejettent les règles de la société, mais s’en imposent plein d’autres) ou encore leur ignorance (à l’image de celle du personnage de Zipco, joué par Michael Shannon, présent dans tous les films de Jeff Nichols !).
Le scénario explore notamment le thème de l’amour (au sens large) entre hommes, dans un univers où il ne saurait être question d’une telle chose
. Kathy est le seul personnage qui pose des mots sur la relation, très forte, entre Johnny et Benny. Et quand le premier propose au second de lui succéder à la tête de la bande, le jeu de Tom Hardy, qui rapproche son visage de celui de son partenaire, évoque presque une scène d’intimité amoureuse. On peut y voir un sous-texte homosexuel, ou simplement (je penche de ce côté) l’idée d’un amour masculin platonique. Quelle que soit l’interprétation qu’on en fait, cette séquence intègre dans le récit un élément qui contrebalance et questionne la culture hyper virile dans laquelle évoluent les personnages.

Le scénario adopte une structure classique, propice à la progression dramatique. Nichols développe l’idée d’une contamination du groupe initial de motards par une violence dépourvue de toute forme d’éthique, incarnée dans le film par The Kid (Toby Wallace). Face à lui, le leader joué par Hardy finit par incarner une figure presque rassurante, malgré ses défauts. J’ignore si cette transition, cette corruption existe dans le livre de Lyon, ou si elle correspond à un choix de Nichols et permet avant tout de créer une tension narrative (cette hypothèse me semble plus probable). De toute façon, un groupe social où l’on peut défier le chef à la main ou au couteau (fists or knives?
) est voué à sombrer dans la violence et la bêtise. The Bikeriders fait donc le constat d’une impasse, certes précipitée par un élément extérieur au club, mais indissociable de son fonctionnement et de ses codes.

Esthétiquement, The Bikeriders s’inscrit dans la veine assez classique (ce n’est pas un reproche) du cinéma de Nichols, qui aime les beaux plans bien cadrés et éclairés. Au niveau de l’interprétation, le niveau est particulièrement élevé. Voir Jodie Comer user d’une voix et d’intonations qui donnent l’impression qu’elle est issue du même milieu social que son personnage, et cela sans que jamais cela paraisse surjoué ou artificiel, voilà qui force l’admiration. Rien que pour sa prestation (ses partenaires masculins se montrent inspirés également), le film mérite le coup d’œil et constitue un très honnête (à défaut d’être mémorable) retour de Jeff Nichols après plusieurs années d’absence derrière la caméra.
À lire au sujet du film : The Real Story behind The Bikeriders






















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