Film de Celine Song
Année de sortie : 2025
Pays : États-Unis
Scénario : Celine Song
Photographie : Shabier Kirchner
Montage : Keith Fraase
Musique : Daniel Pemberton
Avec : Dakota Johnson, Chris Evans, Pedro Pascal, Zoe Winters, Marin Ireland
Materialists se hisse au-dessus de nombreuses comédies romantiques américaines récentes, sans éviter les conventions du genre.
Synopsis du film
De nos jours, à New York. Lucy (Dakota Johnson) travaille dans une agence de rencontres comme matchmaker. Son travail consiste à provoquer la rencontre idéale entre deux célibataires, moyennant finances.
Un jour, elle se rend au mariage de deux personnes dont elle a organisé la rencontre. Harry Castillo (Pedro Pascal), frère du marié et riche investisseur, lui fait du charme. Le même soir, elle revoit John Finch (Chris Evans), un ancien compagnon qui, tout en s’efforçant de percer en tant que comédien, travaille comme serveur pour le traiteur du mariage.
Entre le confort matériel offert par un Castillo par ailleurs séduisant et sympathique, et le quotidien plus cahoteux et précaire propre au mode de vie de Finch, les sentiments de Lucy vont tanguer d’autant plus qu’un événement va l’ébranler dans son travail.
Critique de Materialists
Les premiers plans de Materialists indiquent d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un énième produit ultra formaté du cinéma américain. Le texte est bien ciselé ; le rythme est posé ; la photographie (de Shabier Kirchner, à l’œuvre sur la série anthologique Small Axe de Steve McQueen) possède un joli cachet ; les décors sont bien choisis et filmés. La mise en scène de Celine Song laisse de l’espace aux comédiens, à leurs expressions, dialogues, à leurs silences aussi. Cela pourrait sembler banal, mais à une époque où les États-Unis multiplient les films de supers héros et les franchises mal inspirées, la vision d’un film qui prend le temps de raconter une histoire, de poser un contexte et des personnages étonne dans le bon sens (j’ai parfois songé à des comédies romantiques bien fichues des années 1990, comme Reality Bites).
Autre raison de se réjouir : le casting, qui comprend notamment Dakota Johnson (propulsée en 2015 par l’adaptation du best-seller Cinquante nuances…, un rôle piégeux et potentiellement aliénant). Compte tenu de son talent (qu’elle avait déjà illustré, entre autres, dans le méconnu Wounds), on est ravi de constater qu’elle semble échapper à la malédiction décrite par Hélène Frappat dans son essai Trois femmes disparaissent (les deux femmes précédentes étant sa grand-mère Tippi Hedren, sexuellement harcelée puis blacklistée par Hitchcock, et sa mère Mélanie Griffith, dont la carrière, comme celle de beaucoup d’actrices américaines, a connu un net ralentissement une fois la quarantaine passée).
La musique originale de Daniel Pemberton apporte une touche de bon goût supplémentaire, au même titre que la sélection de chansons, toutes bien utilisées. Parmi celles-ci, on citera la ballade de Johnny Thunders intitulée You Can’t Put Your Arms Around a Memory ; Manhattan de Cat Power ; Le Temps de l’amour de Françoise Hardy (composée par Dutronc) ; un titre du Velvet Underground ; un autre d’Harry Nilsson… Assurément, on ne doit pas avoir les oreilles qui saignent lors d’une soirée passée chez la réalisatrice (et scénariste) canadienne.
Sur le fond, Materialists illustre, à travers le prisme de la profession de sa protagoniste (que la cinéaste a elle-même exercée), la façon dont la société capitaliste formate les attentes des individus en matière de rencontres amoureuses. L’autre
est tour à tour un produit, un investissement, une barrière contre la précarité, un faire-valoir social, etc. Les genres féminin et masculin sont tous deux égratignés : vieux beaux obsédées par la jeunesse ou la minceur ; femmes obsédées par la taille et le salaire de leur conjoint… Les fameux matchs recherchés par Lucy et ses client(e)s obéissent à des lois mathématiques similaires à celles régissant n’importe quel marché. Au milieu de tout ça, il reste peu de place à l’authenticité, à l’humilité et à la curiosité de l’autre.
Le constat n’est pas nouveau, loin s’en faut, mais Celine Song l’articule avec une certaine habileté, soignant tout particulièrement l’écriture du personnage féminin principal, consciente et honteuse de son propre rapport à l’argent (en tant que femme issue d’une famille modeste). L’interprétation de Dakota Johnson fait honneur à cette caractérisation crédible et assez nuancée. Ses partenaires masculins (Chris Evans et Pedro Pascal) se montrent convaincants également, bien que le personnage campé par Evans soit plus ou moins réduit à un symbole, à une fonction dans le récit (le garçon bohème sans le sous, mais droit et fiable) ; celui incarné par Pascal, au moins, réserve une surprise pas inintéressante.
Tout cela se suit agréablement puis, peu à peu, avec une pointe d’ennui ; un ennui poli, léger, tout à fait supportable, mais un ennui malgré tout. C’est que le scénario enfonce des portes ouvertes et surtout, il oppose à une vision matérialiste de l’amour une approche elle aussi pétrie de normes et de conventions. Par exemple, le duo Lucy Mason / John Finch décline une image du couple qui ne sort en rien des sentiers balisés par la plupart des comédies romantiques antérieures (et pas les plus audacieuses). Certaines répliques de Finch sont même assez problématiques, de même que la réaction qu’elles entraînent chez Lucy : on renonce au luxe, certes, mais ni au confort ni à la quête de stabilité. En 2025, se contenter de dire, pour simplifier, que l’argent et les biens matériels ne sont pas les choses les plus importantes en matière de relation amoureuse, c’est louable, mais un peu léger. Le film ne remet, par ailleurs, jamais en question l’injonction sociale d’être en couple : face à une cliente désespérée, la seule réponse de Lucy (qui est aussi celle du scénario) est de perpétuer une quête aveugle de partenaire, jamais de l’inciter à trouver un équilibre dans un célibat toujours diabolisé et mal considéré. Même l’institution du mariage, décrite par Lucy comme un deal, n’est que mollement bousculée ; Quatre mariages et un enterrement se montrait moins timide il y a plus de trente ans.
Celine Song a beau le formuler avec élégance et humour, son propos s’avère donc plutôt lisse et convenu – la conséquence, peut-être, de la présence d’un gros studio (Sony) aux manettes. Davantage de singularité, d’ironie, de profondeur dans certains personnages secondaires eût été bienvenu. Au final, Materialists est un divertissement bien exécuté, mais qui finit par manquer de relief, de surprises et surtout, de modernité. Reste qu’il met en avant de bons comédiens, possède de réelles qualités formelles et fait passer un moment plutôt agréable au spectateur. Recommandable, donc, à défaut d’être mémorable.
























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