Documentaire de Raphaël Pillosio
Année de sortie : 2025
Pays : France
Image :
Matthieu Chatellier, Bijan Anquetil
Montage : Margaux Serre, Cédric Jouan
Son : Simon Gendrot
Production (structure) : L’ Atelier documentaire
En 1962, le documentariste Yann Le Masson a filmé des militantes algériennes peu après leur libération d’une prison rennaise. Les images ont été conservées, mais la bande son d’origine semble avoir disparu. Plus de 60 ans plus tard, le producteur et réalisateur Raphaël Pillosio part à la recherche de ces femmes et de leurs mystérieuses paroles, prononcées à un tournant de l’histoire de l’Algérie et de la France. Les Mots qu’elles eurent un jour est le récit filmé de cette recherche.
Critique
Yann Le Masson est mort en 2012, et je n’ai pas souvenir qu’on en ait beaucoup parlé à l’époque. Il faut dire que ce documentariste, mobilisé pendant la guerre d’Algérie, avait vivement dénoncé les crimes du colonialisme dès 1961 à travers son film J’ai huit ans, censuré en France jusqu’en 1974, et largement sous-diffusé ensuite. Or, aujourd’hui encore, l’État français ne regarde pas suffisamment ce passé en face et surtout, il perpétue des comportements, points de vue et propos qui s’inscrivent dans une pensée colonialiste (et donc, raciste). Peut-être est-ce pour cette raison que la mémoire d’humanistes engagés comme Le Masson semble surtout honorée par des passionnés, des connaisseurs et bien entendu, ses proches.
En plus d’être anti-colonialiste, Le Masson était aussi, visiblement, féministe (ce qui va souvent de pair, j’imagine – mais pas toujours). En 1977, il a tourné Regarde, elle a les yeux grand ouverts avec des militantes du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception). Et en 1962, soit 15 ans plus tôt, il filmait des militantes du FLN (Front de Libération Nationale) en France, juste après leur libération (actée dans la foulée des accords d’Évian), et les interrogeait sur deux sujets principaux : ce que leur avait apporté leur engagement ; comment voyaient-elles le rôle des femmes dans l’Algérie indépendante.
C’est ce document qui est le point de départ de la démarche de Raphaël Pillosio dans Les Mots qu’elles eurent un jour. Une démarche de recherche : recherche de mots, recherche de sens. Car les images tournées par Le Masson sont malheureusement muettes : on y voit des visages de femmes aux expressions tantôt gaies, tantôt complices, tantôt plus graves ou songeuses ; on voit les lèvres de certaines d’entre elles remuer ; mais leurs paroles sont totalement inaudibles et pour cause, la bande sonore a été égarée.
Ce silence frustrant a une portée tristement symbolique : les femmes algériennes qui avaient des inspirations émancipatrices, et c’était largement le cas de ces militantes, n’ont pas été écoutées par leurs compatriotes. L’Algérie, dans les années 1960, s’est certes libérée d’une colonisation brutale et injuste, mais pas d’un patriarcat qui survit, hélas, à la quasi totalité des révolutions.

Le sujet est passionnant, d’une valeur historique évidente : le film réalisé par Le Masson documente un espoir de liberté et d’indépendance (féminine, celle-ci) que les décideurs politiques ont étouffé, comme en bien d’autres pays et en bien d’autres circonstances.
Raphaël Pillosio a cherché à identifier certaines des militantes, des membres de l’équipe technique (très réduite, évidemment), des survivantes et survivants éventuels. Il questionne, suit différentes pistes, recueille des témoignages. En tant que spectateur, on est fasciné par cette quête. Pour deux raisons, me semble-t-il – la première est ordre spécifique, et concerne l’intérêt indéniable du document sur les plans historique, politique et social ; la seconde est plus large, plus poétique : Les Mots qu’elles eurent un jour investigue une scène du passé à la portée collective mais aussi, dans le même élan, un moment de la vie de plusieurs femmes, de plusieurs individus uniques. Chacune avait sa personnalité, sa voix, ses idées, ses passions, ses envies, etc. À l’image de cette dame qui, le jour où j’ai découvert ce film aux 3 Luxembourg, s’est soudain reconnue à l’écran, parmi les militantes filmées plus de 60 ans auparavant.
On ne peut donc que regretter la distribution très limitée de ce documentaire qui aurait sans doute gagné, par moments, à adopter une réalisation un peu plus dynamique, mais qui est passionnant, et émouvant, à bien des égards.
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