Film de Stéphane Demoustier
Pays : France
Année de sortie : 2025
Scénario : Stéphane Demoustier, d’après le roman La Grande Arche de Laurence Cossé
Photographie : David Chambille
Montage : Damien Maestraggi
Musique : Olivier Marguerit
Avec : Claes Bang, Sidse Babett Knudsen, Xavier Dolan, Swann Arlaud, Michel Fau
L’Inconnu de la Grande Arche rend compte de la complexité propre à la réalisation des projets d’architecture, des singularités de celui dont il est question ici et, plus généralement, des conflits entre l’exigence artistique et la réalité matérielle.
Synopsis du film
France, 1983. L’architecte danois Johan Otto von Spreckelsen (Claes Bang) remporte le concours international d’architecture ayant pour objet la construction d’un édifice sur l’esplanade de la Défense.
Largement méconnu, von Spreckelsen est un homme à la fois rigoureux, spirituel et idéaliste. La vision très précise qu’il a de son projet va se heurter à des réalités pratiques, économiques et politiques.
Critique de L’Inconnu de la Grande Arche
L’architecture fait partie de ces formes d’art qui sont sujettes à de très fortes contraintes. Elles sont, évidemment, de nature pratique, mais aussi politiques et économiques. Dès lors, l’architecte animé par une quelconque forme d’idéalisme, porté par une forte exigence esthétique et une approche émotionnelle, voire spirituelle de son travail, peut vivre la réalisation de son projet comme une expérience tourmentée, douloureuse, pleine de tensions et de conflits. Le dernier film de Stéphane Demoustier nous parle précisément de cela, au travers de l’exemple, à la fois singulier et représentatif, de la conception puis de la réalisation, dans les années 1980, de la Grande Arche de la Défense.
Comme le titre du film l’indique, cette conception est l’oeuvre d’un architecte pour ainsi dire inconnu à l’époque : le danois Johan Otto von Spreckelsen, interprété par le comédien Claes Bang. C’est en effet son projet qui fut sélectionné dans le cadre du concours initié par le président François Mitterrand (Michel Fau dans le film).

L’Inconnu de la Grande Arche puise sa force dramatique dans le rapport intime, spirituel, viscéral qui lie Spreckelsen à son projet, qu’il décrivait en ces termes dans sa profession de foi : Un cube ouvert / Une fenêtre sur le monde / Comme un point d’orgue provisoire sur l’avenue / Avec un regard sur l’avenir. C’est un arc de Triomphe moderne / À la gloire du triomphe de l’humanité. C’est un symbole de l’espoir que dans le futur / Les hommes pourront se rencontrer librement.
Une telle vision ne le disposait pas, naturellement, à composer avec les difficultés, obstacles et compromis auxquels il a été confronté, et que le film relate avec précision. L’Inconnu de la Grande Arche se concentre en particulier sur les relations entre l’architecte et quatre personnages clés : son épouse Liv von Spreckelsen (l’élégante et talentueuse Sidse Babett Knudsen, vue entre autres dans Borgen mais aussi dans L’Hermine) ; l’architecte et maître d’oeuvre Paul Andreu (Swann Arlaud, très crédible) ; l’urbaniste Jean-Louis Subilon (faisant clairement référence à Jean-Louis Subileau), incarné par un remarquable Xavier Dolan ; et enfin le président français lui-même, que Michel Fau a l’intelligence de ne pas singer en proposant une interprétation intéressante, très éloignée d’une quelconque forme d’imitation.
Comme dans La Fille au Bracelet et Borgo, ses précédents films, Stéphane Demoustier traite ces personnages et leurs relations sans céder à une approche manichéenne et caricaturale : L’Inconnu de la Grande Arche ne dépeint pas un artiste noble entouré de cyniques et de matérialistes, mais privilégie, au contraire, une peinture nuancée et réaliste, rendant compte également des difficultés propres aux fonctions de Jean-Louis Subilon et de Paul Andreu. Par la finesse de leur interprétation, les différents acteurs s’associent à ce souci de complexité.

Côté réalisation, Stéphane Demoustier a choisi le format 4/3 (qui évoque une forme carrée) pour renvoyer au fameux cube dessiné par Johan Otto von Spreckelsen. De prime abord, on pourrait y voir un choix un peu trop littéral, mais il s’avère en réalité cohérent : le récit, jusque dans la forme au sein de laquelle il s’inscrit, est habité par l’obsession, à la fois émouvante et aliénante, de son protagoniste. Plus largement, le film est filmé et monté avec une grande rigueur (architecturale, serait-on tenté de dire), la mise en scène tirant le meilleur d’un scénario équilibré, qui réussit l’essentiel : raconter une histoire unique et lui donner une dimension qui dépasse son seul cadre géographique et temporel. En effet, le déchirement et la solitude ressentis par von Spreckelsen lui sont propres, mais renvoie à de nombreuses figures d’artistes et d’idéalistes ; quant à la peinture du monde politique, et notamment d’une droite soucieuse de trancher dans les dépenses publiques (une partie du film se passe au cours de la cohabitation de 1986), elle fait songer à des situations très actuelles…
Pour toutes ces raisons, L’Inconnu de la Grande Arche procure une expérience stimulante et jamais ennuyeuse. Et même si vous n’aimerez toujours pas flâner du côté de la Défense, qu’on est en droit de considérer comme le symbole écrasant d’un capitalisme peu scrupuleux, peut-être porterez-vous un regard quelque peu différent sur sa Grande Arche, reflet imparfait et contaminé du rêve de son concepteur.






















Aucun commentaire