Film de Boris Lojkine
Année de sortie : 2024
Pays : France
Scénario : Boris Lojkine et Delphine Agut
Photographie : Tristan Galand
Montage : Xavier Sirven
Son : Marc-Olivier Brullé, Pierre Bariaud, Charlotte Butrak, Samuel Aïchoun
Avec : Abou Sangare, Alpha Oumar Sow, Nina Meurisse, Emmanuel Yovanie, Younoussa Diallo, Ghislain Mahan
L’Histoire de Souleymane met en scène un personnage représentatif d’une réalité collective, sans le réduire à celle-ci. Cet équilibre entre le politique et le singulier rend le film particulièrement touchant.
Synopsis du film
Souleymane (Abou Sangare), un jeune guinéen, tente d’obtenir des papiers pour stabiliser sa situation en France, où il est récemment arrivé au terme d’un voyage traumatisant.
Il prépare son entretien à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides avec anxiété. Non seulement il doit apprendre un récit qui n’est pas le sien, mais ses journées de travail comme livreur de repas à Paris sont particulièrement stressantes et fatigantes.
Tandis que le jour J approche, Souleymane fait face à plusieurs difficultés…
Critique de L’Histoire de Souleymane
Au cinéma comme en littérature, il y a des sujets particulièrement délicats à traiter. Le quotidien d’un travailleur sans papiers en France en est un. Difficile de faire en sorte que le récit ne soit pas écrasé par sa dimension politique, et que les personnages échappent à une forme d’essentialisation, propice à les transformer en symboles d’une cause (noble), au détriment de toute singularité.
Boris Lojkine évite ces travers dans L’Histoire de Souleymane, une fiction qu’il filme comme un documentaire, genre qu’il connait bien. Le contenu même du film mélange réalité et fiction : Abou Sangare est, comme Souleymane, arrivé en France de Guinée, et une partie du scénario s’inspire de sa propre histoire. Quant à la manière de tourner, c’est-à-dire sur le vif avec une équipe réduite, elle a permis d’obtenir une forme proche du reportage, qui convient très bien au sujet du film (pas de musique originale ; pas d’effet de réalisation ; caméra à l’épaule ; jeu naturaliste ; etc.). Un sujet actuel et éminemment politique dont malheureusement, le gouvernement Barnier, comme les précédents d’ailleurs, va s’emparer avec pour principal souci de rassurer les électeurs LR et d’extrême droite, dont les positions sur les migrants sont nourries de peurs irrationnelles, de préjugés, voire de haine. Mais revenons-en au film.
Comme je le soulignais, L’Histoire de Souleymane évite le piège du pathos et de l’essentialisation en parvenant à créer un vrai personnage de cinéma, certes crédible et représentatif d’une réalité contemporaine, mais qui possède un caractère, une aura qui lui sont propres. La caméra de Lojkine le suit dans une course effrénée, celle d’un quotidien stressant rythmé par les livraisons à vélo ; les répétitions en vue de son entretien à l’OFPRA (L’Office français de protection des réfugiés et apatrides) ; les négociations avec le livreur français dont il utilise frauduleusement le compte (ou comment des exploités exploitent de plus précaires qu’eux) ; les appels à sa famille, restée au pays ; les trajets en bus de nuit vers un lieu d’hébergement pour migrants.
La justesse des situations, la qualité du jeu (y compris pour des comédiens, ou non comédiens d’ailleurs, qui n’apparaissent que quelques instants à l’écran), mais aussi l’efficacité de la réalisation et du montage font que le récit, au-delà de son aspect documenté et instructif, fonctionne sur les plans narratif et dramatique (notons que le scénario a été co-écrit par Delphine Agut, qui a notamment travaillé avec Sophie Letourneur sur La Vie au ranch et avec Danielle Arbid sur Des Châteaux qui brûlent, actuellement en développement).
En termes de rythme et de construction, le film joue sur une opposition entre la rapidité et la nervosité des scènes (assez brèves) où Souleymane court (ou roule) d’un point à un autre, sans cesse en mouvement (comme la caméra), et la séquence beaucoup plus longue et posée consacrée à l’entretien à l’OFPRA. Le contraste fonctionne d’autant mieux que dans cette scène clé, où la réalité vécue par le comédien jaillit en même temps que celle de son personnage, Aboure Sangare impressionne, au même titre que sa partenaire Nina Meurisse, dont l’empathie est de plus en plus palpable à l’écran à mesure que le titre du film est illustré de façon poignante.
L’Histoire de Souleymane lutte contre l’anonymisation et la déshumanisation systématique des migrants en livrant un portrait d’homme, tout en chroniquant une réalité sociale dramatique. On devrait le montrer dans les collèges et lycées, pour que les futurs électeurs fassent globalement mieux, dans les urnes, que leurs parents. En attendant, il passe toujours au cinéma et en ces temps de fascisation de l’espace politique et médiatique, il est important d’aller le voir et d’en parler autour de soi.
Regarder L’Histoire de Souleymane en streaming
Film disponible en streaming sur la ou les plateforme(s) suivante(s) :






















Aucun commentaire