
Film de Maurice Pialat
Année de sortie : 1980
Avec : Isabelle Huppert, Gérard Depardieu, Guy Marchand.
Michel : Oui mais admettons que tout soit possible, qu’est-ce que vous aimeriez faire dans la vie?
Loulou : Bah, rien.
Avec Loulou, Pialat réalise un film représentatif du cinéma réaliste, naturaliste, en un sens, d’un réalisateur qui cherchait avant tout à saisir des instants de vie.
Synopsis
A Paris, Nelly (Isabelle Huppert) quitte André (Guy Marchand) pour Loulou (Gérard Depardieu), un jeune loubard oisif. Ils vivent d’abord à l’hôtel avant de s’installer dans un meublé.
Critique
Pialat, cinéaste de l’instant
Le cinéma de Maurice Pialat se caractérise par une constante, un élément propre à tous ses films : la recherche de la vérité, de la justesse des situations. Les histoires qu’il raconte – excepté dans Sous le soleil de Satan, qui aborde un sujet plus complexe – sont souvent très simples ; de ce point de vue, Loulou est un modèle du genre. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est de rendre compte de moments de vie – de saisir l’instant.
Les scénarios des films de Pialat évitent toujours la moindre dramatisation, la plus petite surenchère, et, conformément à ce parti pris, sa mise en scène ne témoigne jamais du moindre effet de style ; rarement on pense aussi peu à la caméra que devant une œuvre de cet immense – et regretté – réalisateur.

Gérard Depardieu et Isabelle Huppert
Cette recherche du naturel est beaucoup plus difficile qu’il n’y parait – l’exercice peut soit échouer lamentablement, soit verser dans la plus totale platitude. Chez Pialat, ce n’est jamais le cas, tant il parvient à rendre compte des situations et des milieux sociaux qu’il filme, et à faire vivre des moments et des personnages toujours consistants, aidé, sur ce point, par des acteurs qui donnent le meilleur d’eux-mêmes – l’attitude très déstabilisante du metteur en scène n’y étant sans doute pas pour rien.
Il est difficile de comprendre comment le réalisateur parvient à saisir cette grâce, cette authenticité des moments qui composent ses films. Sa direction d’acteurs, très particulière (il donnait assez peu d’indications précises), contribue sans doute au naturel qui émane du jeu des comédiens ; mais il est vain de chercher à analyser les raisons qui expliquent la justesse et la grâce que ses films dégagent.
Si on devait le comparer à un réalisateur américain, il s’agirait probablement de John Cassavetes, réalisateur tout autant fasciné par la vérité et le naturel des situations. Chez l’un comme chez l’autre, les dialogues sont saisissants de spontanéité, et la caméra ne cherche jamais à impressionner le spectateur mais, au contraire, à se faire oublier, au profit de cette unique et fondamentale recherche de la vérité de l’instant.
La dimension sociale de Loulou
Loulou présente un aspect sociologique important dans le film, puisque Nelly (Isabelle Huppert) est issue d’un milieu plutôt aisé, et que Loulou (Gérard Depardieu) a grandi au sein d’une famille pauvre. Les différences entre ces deux univers sont flagrantes dans la séquence où Loulou rencontre son beau frère, qui ne lui parle que d’argent et de travail, frappé par la volonté tenace de Loulou de ne pas travailler. Le personnage incarné par Depardieu est attachant car à aucun moment il n’apparaît comme un profiteur ; toujours d’une grande sincérité avec les autres, il refuse cette obligation incontournable de l’homme moderne : travailler, faire quelque chose de sa vie (sous entendu, ne pas travailler revient à ne rien faire de sa vie).
Plus généralement, Loulou est un film à la dimension sociale car, comme dans tous les Pialat, le réalisateur s’attache à restituer avec justesse les milieux sociaux dans lesquels évoluent les personnages principaux et secondaires. Toujours avec ce souci d’éviter la caricature, il filme les cafés parisiens, les paysages de banlieue et leurs habitants avec une sincérité et une simplicité prodigieuses, porté par cette recherche perpétuelle de la vérité et de la spontanéité.
Les acteurs
Loulou marque la première collaboration de Pialat avec Depardieu, qui deviendra son acteur fétiche. On le retrouvera plus tard dans trois de ses films : Police, Sous le soleil de Satan et Le Garçu. Isabelle Huppert rejoindra, dès la fin du tournage, Michael Cimino pour La Porte du Paradis. Le jeu très naturel (ou en tous cas, jeu destiné à donner l’impression du naturel) de tous ces comédiens – y compris Guy Marchand, très émouvant dans son rôle d’homme trompé qui n’arrive pas à tourner la page – servent merveilleusement le cinéma de Pialat et sa volonté de capter des moments de vie.

Isabelle Huppert et Guy Marchand
Loulou est une des grandes réussites de Pialat. Le cinéaste parvient parfaitement à saisir des instants de vie dans leur vérité, leur fragilité. On peut ne pas être sensible à ce cinéma, mais force est de reconnaître la maîtrise de cet immense auteur, cette forte personnalité que la fadeur d’une grande partie du cinéma hexagonal actuel ne fait définitivement pas oublier.
Autres critiques de films de Maurice Pialat
- Critique de Police, avec Gérard Depardieu, Sophie Marceau, Richard Anconina.
- Critique de Nous ne vieillirons pas ensemble, avec Marlène Jobert et Jean Yanne.
Un commentaire
A n’en pas douter nous aimerions aimer davantage le travail de Maurice Pialat (le Pialat 80′s, voulons-nous dire, ayant un fort goût pour L’Enfance Nue ou Passe ton Bac d’Abord). Et pas seulement pour apparaître plus intelligent, plus sensible ou quoi – ou qu’est-ce même (nous savons certes nous montrer aussi superficiels que ça mais tâchons fraîchement d’y remédier, parmi toutes nos belles résolutions de nouvelle année). Plutôt parce que nous la voyons bien là l’énergie, nous les constatons sans grand peine ce bruit et cette fureur du quotidien cabossé, nous l’envisageons aisément ce choc douloureux, éperdu, des corps vivacément libres (Depardieu offre un animal sexuel comme jamais ou presque !) et donc largués, errants, hésitants. Mais nous ne les ressentons guère. Hélas.
Nous entendons la colère et le désespoir (Loulou est en outre un opus assez autobiographique pour le barbu atrabilaire), mais ils ne nous sont que cacophonie hystériquement conflictuelle, petit théâtre un rien trop passionné pour nos frileuses oreilles. Les gars bourrés qui baffent et les filles larguées qui crient (en une valse tendrement sordide où chacun son tour commande la titubante danse), les petits hommes d’affaire aboyant contre les loubards à grand coeur, les vioques qui râlent leurs boîtes aux lettres en-foncées ou leurs gendres dé-, les amers amants pithiatiques et les torves lovers de zinc, aucun ni aucune ne parvient à susciter notre empathie.
Le film seul (malgré la superbe séquence du banlieusard déjeuner familial) ne saurait ainsi nous suffire, pourtant précis et pointu dans son apparente liberté et sa patente improvisation (et son casting d’impossibles amateurs !), et quant bien même est-ce lui qui illustre la couve de la belle somme de Frodon (L’Age Moderne du Cinéma Français), qui nous passionna voilà une grosse douzaine d’années, il nous faudra du métafilmique pour nous intriguer davantage, l’émotion ne grandissant jamais seule, cinématographiquement, dans notre triste sein.
Heureusement, ce qu’on ne trouva pas à l’écran, on le trouva là: http://www.maurice-pialat.net/bio31.htm
Sachant tout ceci, on réenvisage. Enfin, on réenvisagera…