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Selon la police (2022)
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Selon la police

Par Bertrand Mathieux · Le 26 décembre 2023

Film de Frédéric Videau
Pays : France
Année de sortie : 2022
Scénario : Frédéric Videau
Photographie : Céline Bozon
Montage : François Quiqueré
Avec : Sofia Lesaffre, Patrick d’Assumçao, Laetitia Casta, Simon Abkarian, Alban Lenoir, Émile Berling, Jean-François Stévenin, Agathe Bonitzer, Corentin Fila, Idir Azougli

Selon la police décrit, avec sobriété et précision, les relations empoisonnées entre la police et la population civile, et réfléchit aux causes de ce phénomène.

Synopsis du film

Dans un commissariat de Toulouse, un policier expérimenté, surnommé Ping-Pong, brûle sa carte de police et quitte discrètement les lieux. C’est le début d’une longue journée qui, à travers les expériences de Ping-pong et de plusieurs de ses collègues, va mettre peu à peu en lumière les raisons profondes de ce geste.

Critique de Selon la police

Pour son quatrième long métrage, Frédéric Videau n’a pas choisi un sujet facile, mais ô combien important et d’actualité. Selon la police tente en effet de décrire le rapport problématique entre la police française et la population civile, les conséquences de ce rapport des deux côtés et la façon dont il altère la vocation, le rôle de l’institution policière.

Comme le titre l’indique (titre en partie ironique, la formule selon la police étant – parfois – employée pour livrer une version discutable des faits…), le point de vue développé par le scénario est intérieur à cette institution : les protagonistes de ce film choral, découpé en chapitres centrés le plus souvent sur un ou plusieurs personnages, sont tous des policiers, membres du commissariat de la ville de Toulouse ou d’une antenne de la PAF (police aux frontières) locale. À l’instar de plusieurs autres films choraux, le moteur de l’histoire est un événement précis qui en l’occurrence est un peu un prétexte, bien qu’il soit profondément révélateur. La recherche de ping-pong n’est en effet pas un enjeu à part entière ; elle ne créé pas un suspense particulier mais constitue surtout une manière de créer du mouvement et de traiter du phénomène dont l’errance du policier joué par Patrick d’Assumçao est l’un des symptômes.

Sofia Lesaffre
Zineb (Sofia Lesaffre) dans Selon la police

Ce phénomène est, dans les grandes lignes, la détérioration du rapport déjà évoqué ci-dessus, celui entre les policiers et les civils, et plus généralement un criant manque de sens dans l’action même de la police au quotidien (pour nuancer, disons le manque de sens d’une partie de cette action). Chacun des chapitres du film illustre à sa façon ce constat, tandis qu’une scène montrant un contrôle policier abusif et contre-productif livre une critique implicite de la politique du chiffres, lancée par Nicolas Sarkozy au cours de son mandat comme ministre de l’intérieur. Impossible également de ne pas songer à la suppression de la police de proximité (2003), que l’on doit au même Sarkozy et dont le rétablissement était l’une des très rares bonnes idées du président actuel avant sa première élection (c’est peut-être parce qu’elle était bonne qu’il ne l’a pas appliquée). Frédéric Videau évoque d’ailleurs cette mesure dans une interview disponible en bonus sur le DVD du film, l’associant directement à la situation qu’il décrit dans le film.

Toute l’intelligence de Selon la police est d’éviter le schématisme et le manichéen. Si les personnages ont parfois une vocation disons représentative, tous possèdent une consistance qui les rendent crédibles, humains, souvent nuancés. Frédéric Videau ne les juge pas, y compris ceux dont les actes sont clairement condamnables, sans doute parce qu’il sait que ce n’est pas le rôle d’un cinéaste que de juger explicitement ses personnages (Ruben Östlund devrait réfléchir à ce principe). Il fait le constat d’un dysfonctionnement, d’une crise profonde, qui explique (sans les excuser, évidemment) tant les violences policières que les celles dont sont parfois victimes les policiers eux-mêmes. C’est pour cela que ces violences peuvent être qualifiées de systémiques : en disant cela, on ne fait pas le procès de tous les policiers, mais avant tout celui du système au sein duquel ils évoluent.

Si Selon la police inspire donc une réflexion politique, ce n’est pas un film militant : la caméra exprime le point de vue d’un observateur omniscient, qui présente des situations en laissant au spectateur le soin de les analyser et d’en identifier les causes possibles. C’est une démarche en général plus efficace que celle où l’opinion du cinéaste est un peu trop affirmée, au risque de cliver ou encore de limiter la réflexion personnelle en lui imposant un cadre idéologique trop strict.

Delphine (Laetitia Casta) dans Selon la police

En termes de rythme et de mise en scène, Frédéric Videau témoigne d’une maîtrise qui interpelle dès les premiers instants du film, et qu’il met avant tout au service du récit et du propos. Dans l’ensemble, le tempo est lent, calme, ce qui ne fait que renforcer l’impression d’une violence sourde, d’un poison insidieux, contaminant tous les gestes et les regards d’un quotidien à la fois réglé (car régi par des règles) et déréglé (ces mêmes règles contribuant à produire un désordre).

Les comédiens se montrent à la hauteur de cette rigueur formelle et narrative ; Patrick d’Assumçao trouve ici l’un de ses plus beaux rôles tandis que Sofia Lesaffre (qui sera à l’affiche de l’excellent Vermines le mercredi 27 décembre) confirme qu’elle fait partie des comédiennes les plus talentueuses de sa génération. Mais de Simon Abkarian à Laetitia Casta, en passant par Agathe Bonitzer, Corentin Fila, Alban Lenoir et Emile Berling (ce dernier étant particulièrement émouvant), tous livrent des compositions justes, sobres, sans doute aidés en cela par l’écriture jamais caricaturale de leurs personnages respectifs (on n’est pas chez Olivier Marchal ou Cédric Jimenez, deux réalisateurs qui ne savent pas réfléchir, obsédés par la seule idée d’utilier l’univers policier pour mettre en scène un spectacle viril et indigent).

Une partie du casting, dont Simon Abkarian (tout à droite) et Agathe Bonitzer (au milieu)

Le dénouement aurait presque pu être moins dramatique, tant le drame est déjà sous-jacent à chaque scène du film, même la plus anodine. Mais malgré cette réserve, Selon la police est l’un des films les plus intelligents qui ait été livré sur un problème à la fois nié et instrumentalisé par une grande partie de la classe politique, et qui donc, hélas, n’est pas près d’être résolu.

À propos des (récents) films français traitant de la police

Avant que les flammes ne s’éteignent, sorti à l’automne 2023 et aussitôt ciblé par la fachosphère, traite des violences policières et de la difficulté, pour les familles qui en sont les victimes, d’obtenir justice. Une partie du constat effectué rejoint celui de Selon la police, mais le film de Mehdi Fikri, intéressant bien qu’un peu maladroit par moments, traite davantage des conséquences que des causes du problème (ce qui n’est pas une critique).

Les Misérables de Ladj Ly décrit lui aussi une impasse déjà pointée par Mathieu Kassovitz avec l’incontournable (bien que non sans défauts à mon sens) La Haine. Le cinéaste, co-fondateur du collectif Kourtrajmé, a la bonne idée d’explorer plusieurs points de vue, en alternant les séquences mettant en scène un trio de policiers et des habitants d’un quartier. Particulièrement saisissant dans sa façon de montrer les rouages d’une violence inévitable, Les Misérables est une oeuvre puissante.

Dans un registre différent, celui du thriller politique, Enquête sur un scandale d’État traite aussi des conséquences néfastes de la politique sarkozyenne du chiffre, dont Selon la police illustre les effets pervers.

Tous ces films, malgré leurs qualités et les constats utiles qu’ils font, ne semblent pas interpeller les responsables politiques. Mais quand ceux-ci ont-il écouté des artistes ? Après tout, ils n’écoutent pas non plus les scientifiques, dont les sociologues.

7.5 Note globale

Selon la police a l'intelligence de décrire les dysfonctionnements criants d'une organisation sans tomber dans une charge caricaturale à l'encontre de ses représentants ; un sens de la nuance qu'on retrouve d'ailleurs dans la peinture des personnages civils. C'est la qualité première de ce film lucide, porté par des comédiens visiblement inspirés par la qualité de leurs partitions.

Alban LenoirCritique socialeÉmile BerlingFrédéric VideauJean-François StéveninLaetitia CastaPatrick d'AssumçaoPoliceSimon AbkarianSofia Lesaffre
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Bertrand Mathieux

Principal contributeur du blog Citizen Poulpe. Je suis également auteur de deux recueils de nouvelles. Parmi mes cinéastes préférés : Michael Cimino ; Claude Chabrol ; Maurice Pialat ; Michael Powell ; Kelly Reichardt ; Arthur Penn ; Olivier Assayas ; Emmanuel Mouret ; Léa Mysius ; Guillaume Brac ; Juliana Rojas ; Marco Dutra ; Francis Ford Coppola ; Michel Deville ; Laura Citarella ; Guillaume Nicloux ; Karim Moussaoui ; Woody Allen ; Sam Peckinpah ; Nacho Vigalondo ; Danielle Arbid ; Lina Soualem ; Jean-Pierre Melville ; David Lynch ; Billy Wilder ; David Mamet ; William Friedkin ; Nicolas Pariser ; Sergio Leone ; Jane Campion ; Jim Jarmusch ; Miguel Gomes ; Ari Aster ; Christian Vincent ; Sidney Lumet ; Ernst Lubitsch ; Gilles Marchand ; Alfred Hitchcock ; John Carpenter ; Otto Preminger ; Whit Stillman...

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