Film de Jonathan Millet
Année de sortie : 2024
Pays : France, Allemagne, Belgique
Scénario : Jonathan Millet, Florence Rochat, Sara Wikler
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Laurent Sénéchal
Musique : Yuksek
Avec : Adam Bessa, Tawfeek Barhom, Julia Franz Richter, Hala Rajab, Shafiqa El Till
Les Fantômes nous plonge dans une réalité contemporaine particulièrement grave (et souvent caricaturée) avec sobriété et réalisme, tout en soulevant des questions morales qui dépassent ce seul cadre.
Synopsis du film
Hamid (Adam Bessa) est un réfugié syrien rescapé de la prison de Saidanaya, où il a subi des actes de torture. Désormais à Strasbourg, où il travaille ponctuellement sur des chantiers, il fait partie d’une cellule officieuse qui enquête sur des criminels de guerre associés au régime de Bachar el-Assad.
Actuellement, la cellule est sur la piste d’un dénommé Harfaz, qui a justement été le principal tortionnaire d’Hamid. Quand celui-ci croit le reconnaître sous un faux nom dans une université strasbourgeoise, il va tenter de recouper un maximum d’éléments pour le confondre, tout en étant sous la menace d’une expulsion vers l’Allemagne.
Critique de Les Fantômes
Les Fantômes est le premier long métrage de fiction de Jonathan Millet, réalisateur-baroudeur auteur de plusieurs documentaires tournés dans divers pays, et de quelques courts. L’idée du film est née d’entretiens entre Millet et des réfugiés syriens, au cours desquels le cinéaste a appris l’existence de réseaux d’espionnage secrets, destinés à identifier et à retrouver des criminels de guerre syriens qui se cachent en Europe. À partir de cette réalité méconnue, il a choisi de se focaliser sur le point de vue d’un personnage et d’inscrire le récit dans le genre dit d’espionnage.
Genre qu’il aborde avec beaucoup de sobriété, en s’employant à créer une sorte de tension sourde, reposant sur des éléments du récit qu’on ne voit pas à l’écran (l’expérience traumatisante du protagoniste dans la prison de Saidanaya) et sur le jeu des comédiens, qui suggère ce lourd background à travers des regards, des gestes, des détails qu’on ne remarque pas ou rarement, mais dont l’efficacité, sur le ressenti du spectateur, est indéniable.
Les comédiens Adam Bessa et Tawfeek Barhom, respectivement franco-tunisien et palestinien, y sont donc pour beaucoup dans la réussite du film, leur talent étant particulièrement flagrant dans la séquence qui constitue sans doute le climax de ce dernier, une rencontre dans un restaurant universitaire où il faut lire entre les lignes et guetter chaque mimique pour percevoir ce qui se joue ici. Évidemment, si le casting impressionne, il faut souligner la manière dont la réalisation parvient à maintenir l’intensité sans recourir à des effets faciles, mais en se concentrant sur les mouvements et l’expressivité des acteurs.
Sur le fonds, Les Fantômes rend compte de la condition des réfugiés syriens, dont beaucoup se retrouvent à exercer des emplois difficiles et peu rémunérateurs (souvent sous la menace d’une expulsion), et de la répression terrible exercée par le régime de Bachar el-Assad sur ses contestataires, qu’il s’agisse de bombardements chimiques ou d’actes tortures, dont il faut souhaiter que le président syrien aura un jour à répondre. Poser sur cette réalité tragique, complexe et actuelle un regard éclairé et documenté est d’autant plus essentiel aujourd’hui qu’elle est souvent manipulée à des fins politiques plus que douteuses, les réfugiés syriens étant volontiers stigmatisés par la droite et l’extrême droite françaises.
Les Fantômes aborde également les thèmes plus généraux du choc post-traumatique (dont souffre clairement le protagoniste) et de la justice, soulevant sur ce dernier point des questions éthiques et morales dépassant le seul cadre du conflit syrien.
Quant au titre, on soulignera son ambiguïté : il peut désigner aussi bien les souvenirs qui hantent le protagoniste que Hamid lui-même, tant la joie semble l’avoir quitté, ou encore, des personnages tels que Harfaz, fuyant un passé compromettant en tronquant son identité véritable. Probablement faut-il considérer ces fantômes
sous un prisme assez large ; de tous les conflits violents et douloureux finissent, probablement, par émerger des spectres de différentes natures.
À écouter autour du film
Interview filmée de Jonathan Millet | Jonathan Millet, pour le film Les Fantômes, sur France Inter
Les Fantômes s'empare d'un sujet très actuel avec un mélange de rigueur documentaire et d'acuité cinématographique, qui lui permet d'être à la fois efficace et éclairant. Le tout, avec des comédiens dont les compositions millimétrées servent à merveille l'un des partis pris du cinéaste : suggérer plutôt que dire et montrer.



















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