Film d’Elio Petri
Titre original : Indagine su une cittadino al di sopra di ogni sospetto
Année de sortie : 1970
Pays : Italie
Scénario : Ugo Pirro et Elio Petri
Photographie : Luigi Kuveiller
Montage : Ruggero Mastroianni
Musique : Ennio Morricone
Avec : Gian Maria Volontè, Florinda Bolkan, Gianni Santuccio.
L’inspecteur : J’ai laissé des indices, partout, pas pour brouiller les pistes, mais pour prouver que je suis au dessus de tout soupçon.
La tout récente sortie en DVD de l’un des plus célèbres films du cinéaste italien Elio Petri, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, permet de revoir enfin cette œuvre rare, qui donna à Gian Maria Volontè (Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus, Le cercle rouge, El Chuncho, Le dernier face à face) l’un de ses rôles les plus marquants, et pour lequel Ennio Morricone signa une musique devenue culte.
Synopsis d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon
Italie, fin des années 60. Alors qu’il vient d’être nommé responsable de la police politique, l’ancien chef de la criminelle assassine de sang froid sa maitresse Augusta. Il laisse volontairement derrière lui des indices accablants, afin de se prouver qu’en raison de son statut, il est « au dessus de tout soupçon »…
Critique du film
Il est de ces films qui laisse un souvenir marquant lors de leur première vision. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, en raison de son histoire très particulière, de la prestation de Gian Maria Volontè et de la musique remarquable d’Ennio Morricone, fait indéniablement partie de ceux-là. Très rarement diffusé à la télévision, ce film engagé d’Elio Petri n’était jamais sorti en DVD jusqu’à ce mois de juin 2010.
Une réflexion critique sur le pouvoir
Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon dresse une peinture extrêmement critique du pouvoir, et s’il renvoie bien évidemment au cas particulier de l’Italie (dont la situation politique actuelle ne dément d’ailleurs pas la vision du film – mais celle de la France l’illustre également, dans une large mesure), on peut également considérer son propos en dehors d’un cadre géographique et historique spécifique. Dans le film, le pouvoir est synonyme de corruption, d’impunité, de privilèges, d’injustices, de névrose et de perversité. Il est littéralement incarné par le personnage interprété par Gian Maria Volontè, dont la dimension symbolique est soulignée, entre autres, par le fait qu’on ne connait jamais son nom.
Mégalomane, adepte de la répression (La répression est notre vaccin, la répression est la civilisation
, s’écrie t-il à la fin de son discours d’investiture), il exècre le principe même de contestation politique, classant les manifestations, les grèves et la publication de journaux engagés au même rang que les vols et les meurtres, tous ces phénomènes ayant un but ou une conséquence commune : la destruction de l’ordre établi
. Son statut sacré
de défenseur de la loi le place, à ses yeux, précisément au dessus de celle-ci, et il bénéficie de privilèges parfaitement illégaux dans le cadre de ses fonctions. Surtout, il va jusqu’à commettre un crime et à laisser sur place des preuves accablantes afin de mieux constater, avec jouissance, qu’il est totalement insoupçonnable, même quand tout le désigne coupable.
Comme mentionné plus haut, le scénario du film puise largement dans l’histoire de l’Italie (dont le contexte social et politique est évoqué dans de nombreuses séquences), et renvoie d’ailleurs très clairement à la situation actuelle de ce pays – le gouvernement de Berlusconi étant une illustration de la corruption et de l’impunité des puissants, ainsi que de la censure et des manipulations qu’ils exercent pour maintenir leur autorité. Mais sa vision du pouvoir peut évidemment être exportée dans d’autres contextes (y compris en France, où le tout répressif et la casse sociale vont bon train) ; le film se clôt d’ailleurs sur une citation de Kafka : Quelque impression qu’il nous fasse, il est le serviteur de la loi, il appartient à la loi, et échappe au jugement humain
.
Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon se veut donc une réflexion sur une loi qui dépasse, écrase l’individu ; une loi indissociable de ses représentants – ceux-ci ne peuvent donc s’y soumettre eux-mêmes. Tout est dit dans le discours d’investiture de l’inspecteur : Nous sommes les défenseurs de la loi que nous voulons immuable, sculptée dans l’éternité
. La séquence où, juste après son crime, il lève les yeux – avec une vague inquiétude – vers un édifice sur lequel est gravé un texte dans un langage ancien, fait directement écho à cette notion d’éternité. Dans cette scène, l’inspecteur fait face à cette loi éternelle qu’il vient d’enfreindre, mais dont il sait qu’il ne peut en être à la fois le représentant et le sujet.
Dans la dernière séquence du film, le plan montrant l’inspecteur face à ses collègues et au préfet est saisissant : les silhouettes et les postures des différents personnages figurent littéralement leur dimension symbolique, inhumaine ; ils incarnent totalement cette loi « figée dans l’éternité » évoquée par l’inspecteur dans son discours, cette mascarade dénoncée par le réalisateur.

La réalisation d’Elio Petri sert remarquablement bien le sujet d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. Ses nombreux gros plans sur les visages des policiers et des politiques soulignent leur aspect oppressant : ils sont davantage les figures d’une autorité imposante et indiscutable que des êtres humains ordinaires. Mais les gros plans permettent également de traquer les névroses et la folie de son personnage principal, ou encore l’angoisse, la panique des victimes de cette loi écrasante, notamment au cours des scènes d’interrogatoire. La séquence où l’inspecteur fait face à un passant sur lequel il exerce son pouvoir et ses manipulations est frappante : les gros plans sur les deux visages illustrent un évident rapport de force (en faveur de l’inspecteur) ; le passant, reflété dans les lunettes noires portées par l’inspecteur, est totalement soumis à son autorité et à sa puissance. On retrouve le même type de mise en scène dans des séquences similaires.
Gian Maria Volontè, une figure importante du cinéma italien
Si le sujet et son traitement est intéressant, le film n’aurait pas la même aura sans la présence et la composition inspirée de Gian Maria Volontè. L’acteur transpire son personnage du premier au dernier plan. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon n’est pas son premier grand rôle : il s’était déjà illustré, dans les années 1960, dans les deux premiers westerns de Sergio Leone, Pour une poignée de dollars et Et pour quelques dollars de plus, à chaque fois dans le rôle du « bad guy ». En 1967, il incarne El Chuncho, personnage haut en couleurs, dans le film éponyme de Damiano Damiani, un western méconnu qui offre une vision pourtant très intéressante de la révolution mexicaine et contient des scènes particulièrement comiques.
La même année qu’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, il joue le rôle du fugitif Vogel, traqué par l’inspecteur Mattéi (Bourvil), dans Le Cercle Rouge, l’un des plus grands films noirs français. Delon doit le convaincre de ne pas quitter le tournage, en raison de sa mésentente avec le metteur en scène Jean-Pierre Melville. La prestation de Volontè ne pâtira pas de ce conflit. Il enchaînera au cours des années 70 plusieurs autres grands rôles, dans des films tels que Sacco et Vanzetti (pour lequel Morricone signa également une musique extrêmement célèbre) et Lucky Lucciano, sur la vie du célèbre gangster.
La musique d’Ennio Morricone
Si Ennio Morricone a signé la bande originale de nombreux films d’Elio Petri, celle d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est particulièrement inspirée et singulière. Elle capte parfaitement l’étrangeté du film et de son personnage, ainsi que le caractère absurde (la guimbarde) et oppressant (perceptible dans la partition pour cordes) du pouvoir dépeint par le réalisateur.




















4 commentaires
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Juste pour info, le lien de la musique de Morricone ne fonctionne pas. Pour ma part, je vous propose de mettre la 1ère séquence du film, disponible sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=9vU9JmJBBKQ
Merci pour l’info !
Votre lien fonctionne bien par contre c’est en VF, je vais voir si je peux trouver une autre source.
Décidément un de mes acteurs préférés, sans aucun problème. Nous avons revu avec maman hier soir (maman ne l’avait jamais vu) le film que tu m’as offert « Lucky Luciano ».
Très bon, car il décrit certainement mieux le monde de la mafia que les Scorsese /coppola, bien policés et romancés. Et surtout il dénonce bien la collusion des Américains et elur implication dans l’origine et le développement de la Cosa Nostra et de la Camorra.
Je l’ai encore mieux apprécié à la 2ème diffusion.