Film de Brady Corbet
Année de sortie : 2024
Pays : États-Unis, Royaume Uni, Hongrie
Scénario : Brady Corbet et Mona Fastvold
Photographie : Lol Crawley
Montage : Dávid Jancsó
Musique : Daniel Blumberg
Avec : Adrien Brody, Felicity Jones, Guy Pearce, Joe Alwyn, Raffey Cassidy, Stacy Martin, Isaach de Bankolé
The Brutalist propose un récit thématiquement riche, à l’architecture aussi sophistiquée et réfléchie que celle pratiquée par son protagoniste, mais qui tend, par son caractère imposant, à réduire l’espace laissé à l’imaginaire et à l’intuition du spectateur.
Synopsis du film
László Toth (Adrien Brody), juif hongrois survivant de la Shoah, émigre aux États-Unis peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y retrouve son cousin Attila (Alessandro Nivola), gérant d’un magasin de meubles à Philadelphie.
Attendant avec impatience l’arrivée de sa femme Erzsébet (Felicity Jones) et de sa nièce Zsófia (Raffey Cassidy), qui elles aussi ont connu l’horreur des camps de concentration, László met ses talents d’architecte diplômé au service de l’entreprise de son cousin.
Un jour, les deux hommes répondent à une commande de Harry Lee Van Buren (Joe Alwyn), fils du richissime Harrison Lee Van Buren (Guy Pearce). La rencontre entre ce dernier et László aura de multiples conséquences…
Critique de The Brutalist
Les superlatifs ne manquent pas dans les commentaires et articles dédiés au nouveau film de Brady Corbet, réalisateur (et comédien) qu’on peut trouver mystérieux en tant que français, pour le simple fait que ses deux précédents longs métrages n’ont pas été distribués dans les salles hexagonales. Long (215 minutes), tourné en panavision, ce drame ancré dans un lourd contexte historique (celui de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah) se distingue par une ambition narrative et formelle allant à contre-courant d’une bonne partie du cinéma américain contemporain, largement formaté et aseptisé (mais gardons-nous de faire des généralités : les États-Unis continuent de produire, en particulier au sein du circuit indépendant, des films intéressants et singuliers).
Ces superlatifs peuvent nourrir des craintes légitimes. Les films dits monumentaux tombent parfois dans le travers du démonstratif, leurs auteurs s’acharnant à étaler, dans chaque plan ou presque, une virtuosité qui peut brasser davantage de vent que de bonnes idées. Cette crainte s’est, pour ma part, rapidement évanouie dans la salle de projection du Max Linder, cinéma situé sur les Grands Boulevards qui se prête fort bien à des expériences cinématographiques de haut vol (telles que celle que m’a procuré la vision de Melancholia, en 2011, film où figure d’ailleurs Brady Corbet en tant que comédien). En effet, la réalisation de Corbet, certes impressionnante, ne donne pas dans l’esbrouffe : elle est toute entière au service du récit, si bien qu’on ne pense que rarement à la caméra (rappelons, comme j’ai déjà dû le faire sur ce site, qu’Orson Welles préférait, dans sa Soif du mal, le plan séquence qu’on ne remarquait pas à celui, célèbre et spectaculaire, sur lequel s’ouvre le film).
Réalisation au service du récit, donc, or ce récit, écrit à quatre mains par Brady Corbet et la cinéaste et comédienne norvégienne Mona Fastvold (sa compagne), est un modèle de construction dramatique. Dense, complexe, riche en références (dont une à l’écrivain Jorge Luis Borges qui m’a ravi), en thématiques aussi, le scénario est équilibré, sans faiblesse apparente, si bien que sa matière, pourtant conséquente, s’articule d’une façon particulièrement fluide.
Sur le fond, et sans rien dire du dénouement, The Brutalist livre, entre autres aspects, une peinture au vitriol d’une partie de la bourgeoisie américaine, dont l’actuel président des États-Unis et son bras droit (Musk) sont de sinistres représentants (d’ailleurs, tous deux s’en prennent entre autres à l’architecture, qui est au cœur de The Brutalist). En filmant la rencontre entre un architecte épris de beauté, survivant d’une des pires horreurs de l’histoire contemporaine, et ce monde libéral et ultra-capitaliste, Corbet renvoie au Faust de Goethe, auteur dont le film cite d’ailleurs une phrase significative : Nul n’est plus esclave que celui qui croit être libre sans l’être
. Mais on peut aussi considérer que cette même rencontre produit un écho significatif entre le fascisme et l’horreur nazie d’une part, et de l’autre de puissants capitalistes qui embrassent bien souvent, eux aussi, des préjugés raciaux, culturels, religieux et sexistes (aux USA comme en France, la collusion entre d’ultra riches entrepreneurs et l’extrême droite a rarement été aussi évidente qu’aujourd’hui).
Outre cette réflexion sur les différentes formes de racisme et d’exploitation, The Brutalist aborde les sujets intemporels de l’immigration, du trauma, de l’absence, de la façon dont l’art se fait l’écho de ces expériences, et des rapports contradictoires que l’artiste peut être amené à entretenir avec le monde de l’argent et du pouvoir. Le traitement de ces différentes facettes du récit est en général assez subtil ; par exemple, le vécu de László Toth (impressionnant Adrian Brody) dans les camps n’est jamais explicité par des images ou des mots précis. Le silence – le sien et surtout celui de sa nièce (Raffey Cassidy) – est d’ailleurs plus saisissant que ne l’eussent été des explications quelconques.
Je parlais de construction dramatique et d’ailleurs, le terme de construction renvoie ici à une sorte de mise en abyme qui me semble être au cœur de la conception du film : la structure, très élaborée, du script de The Brutalist, rappelle précisément l’architecture en général et, plus spécifiquement, la construction du fameux bâtiment multi-usages qui constitue le moteur principal de l’action. Le scénario est composé avec une rigueur architecturale, et le film ne révèle son sens que tardivement, de même qu’un bâtiment n’apparait vraiment dans son entièreté qu’au moment où la dernière pierre, ou le dernier morceau de béton ou d’acier, est posé.
Ce parallèle entre le fond et la forme est l’une des forces du film, mais aussi sa limite. Quand je repense à The Brutalist, mes pensées sont comme enfermées dans le plan précis élaboré par ses auteurs, plan au sein duquel l’imagination du spectateur ne peut pas réellement s’épanouir. De même, les personnages, tous bien écrits et caractérisés (László Toth est parfois drôle, toujours brillant et attachant ; Erzsébet est un personnage féminin complexe et d’une force admirable, auquel la composition de Felicity Jones fait honneur), me paraissent, pour certains du moins, un peu écrasés par leur fonction ou leur valeur symbolique ; ceci étant dit, en admettant que Harrison Lee Van Buren (extraordinaire Guy Pearce) ne soit pas le personnage le plus subtil et ambigu qui soit (il est très vite assez lisible), il renvoie dans le même temps à des figures qui, dans la vraie vie, ne se distinguent guère par leur finesse…
S’il ne rejoindra pas la place intime et profonde qu’occupent en moi de nombreux films, pour la raison que je viens d’évoquer, The Brutalist demeure une proposition forte et singulière, résultat d’une impressionnante conjugaison de talents, y compris celui de Daniel Blumberg, compositeur de la musique originale.




















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