
William Friedkin
Figure incontournable du Nouvel Hollywood, William Friedkin, réalisateur notamment de The French Connection, Le Convoi de la Peur, Cruising et Police Fédérale Los Angeles, est l’auteur d’une œuvre cinématographique qui compte parmi les plus fascinantes de ces quarante dernières années.
William Friedkin fait partie de ces réalisateurs qui, à partir de la fin des années 60, révolutionnèrent le cinéma américain, formant le mouvement que l’on appela le Nouvel Hollywood. Nombreux sont les grands metteurs en scène qui contribuèrent à cette « nouvelle vague » américaine : Arthur Penn, Sam Peckinpah, Dennis Hopper, Francis Ford Coppola, Monte Hellman, Martin Scorcese, Michael Cimino, Alan J. Pakula… Il en découla des chefs d’œuvre comme on en voit indéniablement plus rarement aujourd’hui ; mais la liste est trop longue, et l’épurer arbitrairement serait frustrant.
Si chacun de ces metteurs en scène ont un style et un univers qui leur appartient, on peut bien parler de mouvement en ce sens que des caractéristiques communes rapprochaient leurs films. Sur le fond, la vision de l’Amérique était bien plus sombre qu’auparavant – le contexte politique de l’époque n’y étant pas pour rien. Même les westerns qui furent réalisés dans les années 70 revenaient sur l’histoire de l’ouest avec un regard plus critique, cherchant dans le passé du pays les racines de certains de ses maux. Les personnages étaient plus nuancés, les repères entre le bien et le mal beaucoup plus troubles, et les critiques vis à vis du pouvoir, exprimées explicitement ou de manière plus symbolique, étaient omniprésentes. Au niveau de la forme, le spectateur était confronté, dans plusieurs des films de l’époque, à une violence alors jamais vue dans les films hollywoodiens. On cessait de vouloir la dissimuler ou l’édulcorer ; en attestent les ralentis sanglants qui ponctuent la fin de Bonnie and Clyde et rythment les fusillades chaotiques filmées par Peckinpah dans La Horde Sauvage.
Avec son 5ème film, et premier grand succès, The French Connection, Friedkin s’imposait d’emblée comme l’une des grandes figures de cette période hautement inspirée. Retour sur une partie de l’œuvre de ce réalisateur dont le grand public français connait finalement plus les titres de ses deux films les plus célèbres (The French Connection et L’Exorciste) que le nom.
Le réalisme
Si le cinéma de William Friedkin n’est pas un cinéma réaliste à proprement parler, la rigueur, la précision et le souci d’authenticité dont le réalisateur témoigne en dépeignant l’environnement et le milieu dans lesquels évoluent ses personnages est une caractéristique essentielle de son œuvre. C’est l’un des aspects de The French Connection qui frappa le public et la critique : les rues et les bars douteux de New-York, les filatures et les descentes de police n’avaient sans doute jamais semblé aussi crédibles. C’est autant le choix des décors, des figurants et des comédiens et bien entendu sa manière de les filmer qui produisent cette impression ; là où un autre metteur en scène aurait cherché à donner plus de rythme au film, Friedkin filme de longue séquences destinées à rendre compte de l’environnement et du quotidien des policiers et des gangsters, et le résultat est saisissant – le rendu évoque parfois le documentaire. Le village poisseux et la jungle africaine qu’il filmera, six ans plus tard, dans Le Convoi de la Peur – issu du livre dont Le Salaire de la Peur, de Clouzot, était une première et brillante adaptation – témoignent également de cette volonté du réalisateur d’accorder à l’environnement une place extrêmement importante, tout comme les bars gay SM dans lesquels s’égare Steve Burns dans Cruising, et les rues – et les prisons – de Los Angeles dans Police Fédérale Los Angeles.

William L. Petersen dans Police Fédérale Los Angeles (To Live and Die in LA)
Ce parti pris ne relève bien entendu pas du simple exercice de style ; c’est parce que l’environnement a une influence très importante, plus ou moins directe, sur l’histoire et les personnages que William Friedkin le traite avec tant de rigueur et d’attention. Los Angeles, cette vaste étendue urbaine dénuée de centre, est l’unique cadre possible d’une histoire aussi nihiliste et vide de repères que celle de Police Fédérale Los Angeles, les bars SM de Cruising déclenchent la crise identitaire du policier interprété par Al Pacino, les bas quartiers de New-York imprègnent littéralement le visage des deux inspecteurs (Roy Scheider et Gene Hackman) peu recommandables de French Connection.
L’univers et les personnages
Les personnages de William Friedkin évoluent souvent sur le fil ; leur état d’esprit est aussi trouble, voire davantage, que l’environnement qui les entoure. Ainsi les policiers filmés par le réalisateur semblent davantage habités et motivés par leurs propres démons que par une quelconque volonté de justice. Jimmy Doyle (Gene Hackman), le flic violent et alcoolique de The French Connection, finit par errer dans un entrepôt plongé dans l’obscurité, après avoir abattu un collègue par erreur, aveuglé par sa rage ; les deux inspecteurs de Police Fédérale de Los Angeles (William L. Petersen et John Pankow) ont recours à des moyens illégaux pour infiltrer le gang de Rick Masters (Willem Dafoe), et prennent l’autoroute à contresens au cours d’une monumentale course poursuite (tout un symbole), en outre seule une vengeance personnelle stimule Chance ; quand à Steve Burns (Al Pacino) – le « héros » de Cruising – son enquête est avant tout l’expression des doutes profonds et vertigineux quant à sa propre identité. Les paumés du Convoi de la Peur, tous amenés à effectuer une mission suicide car ils sont au pied du mur, ne font pas exception à la règle.
Police Fédérale Los Angeles est un polar sombre et nihiliste, dont le « héros » est vide de croyances, et qui décrit une boucle vaine, dénuée de sens réel. Si Masters, le faux-monnayeur, périt dans un incendie – alors qu’il brûlait lui-même ses peintures – toute chose donne également l’impression de se consumer, puis de renaître et de répéter un cycle d’événements dérisoires. Dans Cruising, le tueur n’est pas un individu clairement identifié, il représente la part obscure de plusieurs personnages, dont le héros du film, et dans The French Connection, le cerveau du trafic de drogues finit par s’enfuir, tandis que Jimmy « Popeye » Doyle (Gene Hackman) sombre dans sa propre violence.

Gene Hackman dans French Connection
Le cinéma de Friedkin – plusieurs de ses grands films, en tous cas – est donc marqué par une absence de repères ; l’univers et les personnages qu’il décrit sont troubles, happés par leurs obsessions, parfois même attirés, plus ou moins inconsciemment, par leur propre destruction, leur propre vide (Chance pratique le saut à l’élastique dans Police Fédérale Los Angeles). La manière dont il filme la violence est d’ailleurs révélatrice : dans The French Connection et Police Fédérale Los Angeles, Friedkin fait plusieurs plans serrés sur des impacts de balle en plein visage. Comme si cette brutale destruction des êtres exprimait cette énergie et cette violence qui, dans un univers sans repères, ne peuvent se canaliser, ne savent pas quelle direction prendre.
La bande son
Il faut également souligner le travail minutieux et inspiré que William Friedkin effectue au niveau de la bande son. Dans ses films, elle contribue remarquablement à rendre compte de l’environnement, élément si cher au réalisateur. Mais elle exprime également la psychologie des personnages ; dans French Connection, des bruits inquiétants soulignent le tempérament instable de Jimmy « Popeye » Doyle, dans Cruising, plusieurs sons étranges, diffusés à des moments clés, rappellent que l’enquête de Steve Burns est aussi un voyage intérieur.

Steve Burns (Al Pacino) et Nancy (Karen Allen) dans Cruising. Au moment où le père de Steve est évoqué, la bande son devient plus oppressante.
Les poursuites
Difficile de ne pas évoquer, en parlant de William Friedkin, les deux courses poursuites qu’il a tournées, respectivement dans The French Connection et Police Fédérale Los Angeles, qui comptent parmi les plus spectaculaires de l’histoire du cinéma. Toutes deux remarquablement filmées et montées, elles sont également représentatives des personnages qu’elles impliquent, les deux plus grosses têtes brûlées du cinéma de Friedkin, à savoir Jimmy « Popeye » Doyle (Gene Hackman) et Chance (William L. Petersen). L’énergie que ces séquences dégagent est donc due à la fois à leur remarquable – et novatrice, notamment pour celle de The French Connection, d’un réalisme saisissant qui n’a pas pris une ride – mise en scène, et au fait que les conducteurs sont à chaque fois des personnages habités, dévorés de l’intérieur. Il en résulte des scènes d’une intensité extraordinaire qui transcendent littéralement le genre.

Popeye (Gene Hackman) poursuit un tramway dans The French Connection
Les comédiens
Rendons également hommage à quelques uns des comédiens que le réalisateur a fait tourner. Deux sont morts récemment : Roy Scheider et Bruno Cremer. Le premier est surtout célèbre pour son rôle dans Les Dents de la Mer, mais il a beaucoup apporté dans les films de Friedkin The French Connection et Le Convoi de la Peur. On le retrouve également dans Klute, l’excellent polar de Alan J. Pakula. Bruno Cremer, qu’on associe (trop) souvent à son rôle de Maigret dans la série TV éponyme, est très convaincant dans Le Convoi de la Peur. On peut aussi l’apprécier dans deux films de Yves Boisset (Espion, lève-toi et Le Prix du Danger), et il apparaît dans Tenue de Soirée, de Bertrand Blier, dans lequel Gérard Depardieu lui « vend » une nuit avec Michel Blanc.

Roy Scheider dans French Connection
Citons également l’immense Gene Hackman, bouillonnant dans The French Connection, et qui trouvera 4 ans plus tard l’un de ses plus beaux rôles dans le superbe Night Moves, d’Arthur Penn. Al Pacino livra, dans Cruising, une de ses compositions les plus intéressantes ; on ne l’a sans doute jamais vu dans la peau d’un personnage aussi ambigu et mal à l’aise. William L. Petersen a joué dans son plus grand film avec Police Fédérale Los Angeles ; dans le même film, Willem Dafoe, qui a brillé récemment dans Antichrist, apporte tout son charisme au personnage de Rick Masters.
William Friedkin est l’auteur d’un cinéma fascinant, traversé par des univers troubles et habités par des personnages égarés, instables, violents, happés à la fois par leur environnement, leurs démons et le vide dans lesquels ils semblent toujours sur le point de sombrer. C’est en tous cas un immense plaisir de cinéphile que de ressentir de façon aussi saisissante le monde étrange et tortueux filmé par ce très grand réalisateur.

Un commentaire
Belle analyse Octopus.Trois excellent films et je pense aussi que William L. Petersen a joué dans Dragon Rouge premiere version. (et la meilleur!) Acteur malheureusement sous employé.