Zoom sur : L’Homme qui tua Liberty Valance
L'Homme qui tua Liberty Valance propose une réflexion éclairée sur l’ouest américain, sa mythologie et son évolution au cours de l’histoire. Lire la critique
Un film, une réplique :
Le monde moderne est fait de telle façon que l’on est toujours obligé d’accepter ce que veulent les autres. Pourquoi est-ce que l’argent prend tant de place dans ce que l’on fait ?
Michel Piccoli dans Le Mépris.
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Meurtre d’un bookmaker chinois
Cosmo (Ben Gazzara) dans "Meurtre d'un bookmaker chinois"
Film de John Cassavetes
Titre original : The Killing of a Chinese Bookie
Année de sortie : 1978
Scénario : John Cassavetes
Photographie : Al Ruban et Mitch Breit
Montage : Tom Cornwell
Avec : Ben Gazzara, Morgan Woodward, Timothy Agoglia Carey, Seymour Cassel.
Avec Meurtre d’un bookmaker chinois, John Cassavetes s’empare du film noir en conservant totalement sa conception du cinéma et sans céder aux règles du genre. Son style lent, authentique, transpire dans chaque plan de ce film sur un homme pour qui son métier – patron de boite de striptease – représente toute sa vie. Avec un Ben Gazzara superbe, Meurtre d’un bookmaker chinois est l’une des pièces maîtresses d’un réalisateur unique et atypique, en rupture totale avec les conventions du cinéma actuel.
Synopsis de Meurtre d’un bookmaker chinois
Cosmo Vitelli (Ben Gazzara) dirige une boite de striptease à Los Angeles. Il adore son métier et les filles qui travaillent pour lui.
Un soir, il perd plus de 20 000 dollars aux jeux. La mafia lui propose d’éponger sa dette en assassinant un bookmaker chinois embarrassant.
Critique
Un film noir atypique
Si Meurtre d’un bookmaker chinois est résolument un film noir – genre dont les ingrédients (gangsters, revolvers, fatalité et final pessimiste) sont bel et bien présents – le rythme et la mise en scène sont typiques du cinéma de Cassavetes. La dramatisation et le tragique habituellement associés au genre sont ici totalement absents. Comme à son habitude, Cassavetes ne s’intéresse qu’à retranscrire la vérité des personnes et l’authenticité des situations, à travers des scènes lentes où la caméra, presque toujours en mouvement, est utilisée par le réalisateur avec la volonté évidente de renier toute sophistication gratuite, qui serait parfaitement nuisible à sa démarche. La scène du meurtre n’a d’ailleurs rien de la dimension spectaculaire à laquelle on pourrait s’attendre.
Si voir un film de Cassavetes a toujours été une expérience unique en soi, c’est peut-être encore plus le cas aujourd’hui, où le cinéma lorgne de plus en plus du côté des clips vidéos et des sériés télévisées pour en emprunter les conventions parfois un peu fades et artificielles. Deux qualificatifs très éloignés du cinéma-vérité de Cassavetes. Les dialogues, les visages, les regards, les silhouettes, les silences captés par le réalisateur saisissent le spectateur de par l’authenticité, la spontanéité et la crédibilité qu’ils dégagent.
Cinéaste de l’instant (il décidait le plus souvent de la fin du film au cours du tournage), Cassavetes, même quand il réalise un film policier comme Meurtre d’un bookmaker chinois, cherche davantage à « rendre compte » des moments qui composent une histoire et des personnages qui vivent ces moments, qu’à construire une intrigue et à créer une quelconque forme de tension, dont le film est d’ailleurs totalement dépourvu.
Cosmo Vitelli : le « héros » selon Cassavetes
Le personnage principal, superbement incarné par Ben Gazzara, grand ami de Cassavetes, n’a rien d’un héros. Fier, orgueilleux, vaniteux, il est aussi touchant et profondément humain. Son night-club ringard représente tout pour lui et il adore les femmes qui y travaillent (sentiment d’ailleurs réciproque) ; ce qui s’explique en outre très bien par le passé du personnage, évoqué à plusieurs moments du film (une enfance pauvre, une mère infidèle et un père loser). Il ne souhaite que pouvoir continuer une activité si chère à ses yeux, mais s’endette stupidement au jeu, emporté par sa vanité.
Alors que les choses tournent très mal, il s’accroche avec acharnement à son club (voir la scène où, alors qu’il attend le taxi supposé le conduire jusqu’à la propriété du bookmaker, il appelle la boite et demande au serveur de lui décrire le show en cours au téléphone). Sa relation avec les femmes et son attachement profond à son travail est ce qui intéresse particulièrement Cassavetes, qui filme de nombreuses séquences dans le club et des conversations entre Cosmo et ses stripteaseuses.
Les personnages secondaires ne sont nullement dédaignés ; de chacun émanent cette crédibilité et cette vérité si essentielles pour le réalisateur : les stripteaseuses ; la mère de la danseuse noire ; Mr Sophistication, homme complexé et étrange qui anime les spectacles ; le mafioso scrupuleux qui évoque son père et disparait avant la confrontation entre les gangsters et Cosmo, brusquement saisi par un dilemme moral inattendu ; et même le bookmaker chinois qui a ces mots énigmatiques avant d’être abattu : .
Film noir très original et si caractéristique du style de Cassavetes, Meurtre d’un bookmaker chinois, totalement dénué d’artifices et d’effets gratuits, fait partie de ce que le cinéma peut offrir de plus authentique. Une leçon pour de nombreux réalisateurs actuels.