Les Chiens de Paille

Dustin Hoffmandans "Les Chiens de Paille"

Film de Sam Peckinpah
Titre original : Straw Dogs
Année de sortie : 1971
Avec : Dustin Hoffman, Susan Georges.

Rudes sont le ciel et la terre qui traitent en chiens de paille la multitude d’êtres. Rude est le sage qui traite le peuple en chien de paille.

Citation de Lao Tseu issue du Verset V du Dao De Jing, à l’origine du titre du film.

Les Chiens de Paille, de Sam Peckinpah, est ressorti au cinéma le 28 octobre dernier. L’occasion de voir ou de revoir sur grand écran ce film dérangeant, remarquable réflexion sur la violence et ses origines. Critique de l’un des chefs d’œuvre de son auteur.

Synopsis de Les Chiens de Paille

David (Dustin Hoffman), un professeur de maths américain, est lassé de la violence des villes. Il décide de s’installer avec sa femme dans la campagne anglaise. Ses convictions pacifiques seront confrontées à l’intrusion et à l’agressivité de certains autochtones.

Critique

La violence et ses origines

La violence est au cœur du cinéma de Sam Peckinpah, qui s’est distingué, entre autres, par sa manière de la filmer (en usant d’un montage très découpé et de ralentis révolutionnaires à l’époque) et de la traiter. Chez Peckinpah, la violence n’est pas destinée uniquement à rythmer le film, elle n’est pas un simple élément de l’histoire, mais une thématique à part entière ; une réalité que le metteur en scène, résigné à montrer les hommes tels qu’ils sont (il filmait la poussière et la saleté sur les uniformes des soldats dans Major Dundee, en opposition avec la représentation plus idéalisée que l’on trouve chez John Ford) ne peut pas ignorer, et dont il souligne souvent la dimension fatidique et inévitable. Fatidique non pas comme dans certains films noirs, où la violence surgit comme une arme du destin braqué sur l’homme ; fatidique car inhérente aux civilisations, à chaque être humain et à son environnement. Filmer l’humanité telle que la voit Peckinpah, c’est donc filmer sa violence intrinsèque, chez les hommes, les femmes et même les enfants, qui tirent sur Pike Bishop (William Holden) dans La Horde Sauvage.

La violence est le sujet de son sixième film, Les Chiens de Paille, qui montre comment le professeur de mathématiques idéaliste et résolument pacifique David (Dustin Hoffman) va devoir user de cette violence qu’il condamne ; précisément – et paradoxalement, en un sens – pour défendre ses valeurs.

Dustin Hoffman dans "Les Chiens de Paille"

Dustin Hoffman

Les Chiens de Paille est donc particulièrement révélateur du point de vue que devait être celui de Peckinpah sur la violence : il ne faut ni la cacher, ni la glorifier, ni se contenter de la condamner (entreprise aussi facile qu’inutile) ; mais la filmer, lui donner parfois un sens, tenter d’en comprendre les origines.

Ces origines, elles sont très anciennes, autant que l’humanité, et l’histoire ainsi que des scènes bien précises des Chiens de Paille illustrent très bien le caractère intemporel de la violence. Les circonstances qui provoquent la fin ultra violente du film forment probablement le « schéma de violence » le plus ancien et le plus basique : la violation du territoire. Situation qui apparaît sous plusieurs formes, toutes d’une violence extrême, dans le film : d’abord dans l’une des scènes de viol les plus dérangeantes de l’histoire du cinéma, ensuite à travers l’assaut final.

Les Chiens de Paille montre donc avant tout la confrontation de l’homme civilisé par excellence avec les instincts et les comportements les plus primaires ; ceux des autres mais également, et c’est tout le propos du film, les siens.

Le scénario du film, signé Peckinpah et David Zelag Goodman, si il est tiré du roman The Siege of Trencher’s Farm (de Gordon M. Williams), puise également son inspiration dans les livres de l’anthropologue Robert Adrey African Genesis et The Territorial Imperative, tous deux illustrant la théorie de l’auteur : l’homme est régi par des instincts animaux ; même l’être le plus civilisé qui soit, comme le personnage interprété par Dustin Hoffman.

Les personnages féminins chez Peckinpah

En raison de sa violence crue et d’une scène de viol qui dérangea beaucoup (on accusa Peckinpah de l’avoir filmée avec complaisance, ce qui est une erreur d’interprétation), Les Chiens de Paille fit scandale à l’époque (le film est sorti en 1971) et connut de nombreux problèmes avec la censure.

Susan George dans "Les Chiens de Paille"

Susan George dans la scène qui fit scandale

Sans doute que le comportement du personnage féminin central (la femme de David, interprétée par Susan George) a été mal compris. Peckinpah montre certes sa relative culpabilité (elle est souvent provocante vis-à-vis des hommes qui rôdent autour de la maison) mais aussi sa vulnérabilité et sa fragilité, et en aucun cas un spectateur sensé ne peut percevoir son agression comme quelque chose qu’elle aurait secrètement désirée ou méritée, ou seulement comme l’expression du ressentiment du réalisateur vis à vis des femmes (c’est ce que considérèrent certains critiques à l’époque, fustigeant ainsi la représentation de la femme chez Peckinpah, en réalité beaucoup plus respectueuse et nuancée qu’on le supposa alors).

Toujours forte (Major Dundee), rarement innocente (comme tout personnage Peckinpesque) elle est aussi souvent victime de la violence des hommes (Les Chiens de Paille, Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia), et Peckinpah fait partie des réalisateurs américains qui proposa des personnages de femme très loin des clichés à laquelle on l’associait dans de nombreux films hollywoodiens, où elles étaient (du moins le plus souvent, certains grands auteurs, même bien avant le Nouvel Hollywood, ayant témoigné d’une vision plus complexe et intéressante) tour à tour fatales, glamours, ou incarnations de la candeur et de l’innocence. Le portrait était souvent sans nuance ; si la femme était non seulement intelligente mais douée d’une véritable force de caractère et capable de dominer l’homme, elle était alors également vile et calculatrice, tandis que la femme « pure » était montrée dans une position de faiblesse.

Peckinpah, fidèle à sa vision de l’humanité dans son ensemble et à sa volonté de ne rien idéaliser, bouscule totalement ces archétypes, et c’est sans doute en cela qu’il choqua beaucoup de monde, y compris des féministes.

La réalisation, le montage et la photo

Très représentatif du cinéma de Peckinpah au niveau du fond, Les Chiens de Paille l’est également de par sa forme. La scène finale, très découpée et d’une violence inouïe (en aucun cas gratuite), est typique de son style et de son approche visuelle, qu’il exprima librement pour la première fois dans La Horde Sauvage. Il semblerait d’ailleurs que cette séquence posa de grandes difficultés aux monteurs du film, suscitant parfois leur incompréhension (l’usage de ralentis et surtout d’un montage aussi découpé était encore assez rare à l’époque). La réalisation et le montage sont totalement au service du sujet et du propos, comme dans tout grand film ; la caméra du réalisateur et l’enchaînement des plans exprimant chaque seconde tantôt la violence enfouie, tantôt sa foudroyante explosion.

Dustin Hoffman et Susan George dans "Les Chiens de Paille"

Dustin Hoffman et Susan George

C’est sur ce film que Peckinpah travailla pour la première fois avec le directeur de la photographie John Coquillon, qu’il emploiera plus tard sur Pat Garrett et Billy The Kid, Croix de Fer et The Osterman Week-end, son dernier film.

Remarquable réflexion sur la violence (c’est probablement l’un des meilleurs films sur le sujet), servi par un Dustin Hoffman remarquable, Les Chiens de Paille est l’un des chefs d’œuvre de son auteur, avec La Horde Sauvage, Pat Garrett et Billy The Kid, Croix de Fer et Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia.

Il sortit un an avant Delivrance, de John Boorman, qui traite lui aussi des interactions entre la civilisation moderne et la violence primaire, et que Peckinpah devait initialement réaliser.

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