
Christopher Nolan sur le tournage du film "Inception".
Film de Christopher Nolan
Année de sortie : 2010
Scénario : Christopher Nolan
Photographie : Wally Pfister
Montage : Lee Smith
Avec : Leonardo DiCaprio, Ellen Page, Cillian Murphy, Marion Cotillard.
Avec Inception, Christopher Nolan tombe dans tous les travers du cinéma commercial actuel, livrant un blockbuster faussement intelligent et véritablement ennuyeux.
Synopsis de Inception
Dom (Leonardo DiCaprio) a développé une technologie complexe lui permettant d’entrer dans les rêves des autres pour récupérer les informations convoitées par ses employeurs – les services secrets.
Un jour, on lui offre l’opportunité de retourner voir ses enfants aux États-Unis. La condition : il doit réaliser une inception, c’est à dire implanter une idée dans le subconscient d’un individu.
Critique
La carrière de Christopher Nolan a pris son envol dès son second long métrage, Memento, récompensé au Festival du cinéma américain de Deauville et au Festival de Sundance. Le film présentait une structure assez complexe, du fait que l’on suivait le parcours d’un homme sujet à des troubles de mémoire : les scènes suivaient un ordre tantôt chronologique, tantôt plus tortueux, les souvenirs des événements passés surgissant ça et là au cours du film. L’atmosphère, l’idée originale et la réalisation en font un honnête long métrage, quoique souvent surestimé.
L’année d’après, Nolan réalise le remake du film norvégien Insomnia, de Erik Skjoldbjærg, pour un résultat plus fade et aseptisé que l’original.
Il s’attaque ensuite à la série des Batman – qui s’était sérieusement enlisée depuis les deux premiers films tournés par Tim Burton – parvenant, et c’est tout à son honneur, à relancer la machine avec talent, d’abord avec Batman Begins (en 2005) mais surtout avec The Dark Knight. Ce dernier, en prenant le parti d’être plus noir et violent que les précédents, et en offrant un rôle mémorable au regretté Heath Ledger (extraordinaire dans le rôle d’un Joker qui s’impose comme le personnage le plus intéressant du long métrage), parvient à se démarquer du reste de la franchise. Nolan signe un blockbuster intelligent et de qualité, ce qui n’est pas chose facile.
Le réalisateur devient ainsi définitivement bankable aux yeux d’Hollywood (The Dark Knight se classa 3ème au box office américain), situation qui permet, dans une certaine mesure, d’obtenir des financements très conséquents pour des scénarios un peu plus ambitieux que celui d’un Transformers, par exemple. C’est donc logiquement qu’on pouvait espérer d’Inception un film certes taillé pour le grand public (ce qui n’est pas un mal en soi), mais filmé et écrit avec suffisamment de talent pour ne pas tomber dans les travers du genre.
Malheureusement, Inception s’avère être un exemple fatigant de ce que le cinéma commercial contemporain fait de pire.
Comme pour Memento, mais en allant encore plus loin, le scénario suit une construction d’apparence complexe, faite de recoupements entre les différents niveaux des rêves conçus par Dom (DiCaprio) et son équipe et la réalité. Le problème, c’est que le sujet, qui aurait pu donner lieu à des séquences intéressantes, n’est que prétexte à étaler une complexité artificielle et dénuée de fond, pour impressionner le spectateur. Un peu comme un mathématicien peu inspiré s’amuserait à présenter une équation inutile à une classe de CM2, Nolan livre des structures élaborées et plutôt cohérentes mais vaines, qui n’existent que pour l’effet qu’elles sont sensées produire. Et lorsqu’il tente d’injecter une émotion, à travers le drame personnel du héros campé par Leonardo DiCaprio, celle-ci n’affleure jamais à l’écran car le scénario et la réalisation ne laissent pas aux personnages le temps d’exister ; à partir de là, leur sort nous est totalement indifférent. On se moque éperdument de l’histoire d’amour avec Mal (Marion Cotillard), l’actrice française ne faisant que prêter son charme à un personnage totalement plat. Tout cela est d’autant plus dommage que Nolan a de bonnes idées, mais il les utilise mal. Elles ne servent pas une histoire, elles ne sont que les pièces d’une vaste démonstration.
Quant au twist final, il n’est là que pour donner une illusion de relief à une histoire dont les dimensions ne sont que virtuelles, illusoires. Le procédé (le doute qui s’instaure à la dernière seconde) est d’ailleurs un tel cliché dans l’histoire du cinéma, que son utilisation – si elle est gratuite – prête davantage à sourire qu’à réfléchir.
Le coup de grâce est donné par la réalisation et le montage, qui accumulent les pires défauts des blockbusters actuels et même de bien des thrillers en général, y compris en France. Pour peu que l’on ait l’oreille sensible, le procédé est perceptible dès les premières minutes du film : même dans une scène où deux personnages discutent « tranquillement », une musique de fond nerveuse retentit en permanence, comme si le grand blanc des dents de la mer ou Michael Myers en personne allaient surgir inopinément. Et un montage rapide souligne cette sensation d’urgence constante, trahissant la volonté pressante d’emmener le spectateur vers la prochaine scène d’action, en lui murmurant à l’oreille « ne t’inquiète pas, là ça discute deux minutes mais tout va bientôt exploser ». Le constat est évident : dans un gros budget de 2h20 environ, il est impensable que le rythme ralentisse une seconde, même dans des scènes qui le justifieraient aisément. Les producteurs doivent considérer que le spectateur lambda ne tiendra pas le coup.
Cette technique, qui emprunte largement aux séries TV (24 heures chrono est passé par là) et aux jeux vidéo, présente deux principaux inconvénients : d’abord, elle ne permet pas de donner aux personnages et à leurs relations une quelconque consistance ; ensuite, comme le rythme est constamment rapide, il n’y a en termes de mise en scène aucune différence entre une séquence où le héros mange un croissant et celle où il se bat contre une armée. Cette absence de variations et de contraste désamorce à la fois l’émotion et l’action : cette dernière n’a plus d’impact possible. Tout est au même niveau, si bien que tout finit par devenir ennuyeux : les scènes d’intimité ne fonctionnent pas plus que les scènes d’action, chacune étant polluée par les mêmes tics de réalisation et de montage. La preuve la plus flagrante de l’échec total de cette approche est la scène d’action qui se déroule dans la neige, aussi inutilement longue qu’ennuyeuse. On se croirait dans un jeu vidéo, mais sans l’interaction procurée par les manettes – du coup, c’est beaucoup moins amusant.
S’il est présenté comme un thriller intelligent, Inception est le type même de cinéma commercial qui prend une grande partie de son public pour des abrutis incapables de rester concentrés si la tension se relâche plus de deux minutes d’affilée. Écrire des scénarios complexes n’est pas forcément la marque d’un réalisateur ambitieux qui respecte le spectateur. Ce n’est pas non plus forcément une preuve de profondeur, qui est totalement absente de ce film. Il y a des histoires en apparence beaucoup plus simples sur lesquelles il y a infiniment plus de choses à dire, et surtout, qui ressemblent beaucoup plus à du cinéma.

3 commentaires
Je suis d’accord. En fait, ce film, qui m’avait plu au sortir de la salle, n’a fait que descendre dans mon estime après coup, une fois l’aspect « action entraînante » passé… Je ne comprends pas qu’il soulève tant d’enthousiasme…
Je passais par là et j’ai lu que tu n’avais pas aimé Inception, alors j’ai lu toute ton argumentation… qui se tient très bien. J’ai beaucoup aimé le film, je me suis laissé porter par les situations imbriquées et toute la séquence où la tension monte pendant que le van tombe, je la trouve sublime. Alors certes, en y réfléchissant, les personnages sont peu développés (DiCaprio beaucoup plus transparent que dans Shutter Island par exemple) mais il faut aussi prendre en compte qu’il y a une multitude de personnages, et que rallonger le film d’au moins une demi-heure pour les épaissir ne serait pas forcément souhaitable pour le film, au sens où l’on en a pas réellement besoin pour être pris dans l’action.
Ensuite, en parlant du twist final, personnellement j’aime beaucoup ce procédé (que je ne vois pas tant que ça) qui me pousse après le film à revenir dès le début et à me le repasser en tête, à en discuter avec mes proches pour confronter nos théories… Rien de plus désagréable que de ressortir du cinéma et d’en oublier le film 10 minutes plus tard. Je suis d’accord avec toi pour le fait que Nolan ne s’est pas trop foulé pour celui-ci, mais il marche. Pour revenir à Shutter Island, je trouve le twist final (un peu plus subtil) énormément plus efficace et mieux inséré par Scorsese. Je ne sais pas ce que tu penses de ce film, mais j’ai beaucoup aimé les deux.
Enfin, je suis d’accord sur certains points, mais pas sur d’autres : oui Inception est un film commercial, qui laisse peu de place aux ralentissements (mais sans l’exagérer non plus à la manière d’un James Bond ou de 24h justement) mais son scénario est moins bateau que la majorité des films d’action, et l’inventivité apporte un gros plus à ce film. La promo très blockbuster me fait en général fuir les salles (comme pour Avatar, que je n’ai simplement pas du tout envie de voir) mais pour Inception, ça a marché : de mon point de vue, le film de Nolan est non seulement une réussite, mais en plus il apporte un vent de fraicheur sur le cinéma américain.
Merci pour ton commentaire intéressant, je fais rarement des articles sur des films que je n’ai pas aimés (le but premier de ce blog est de donner envie de voir des films), mais quand ça arrive je trouve intéressant d’avoir des avis différents. « Shutter Island » je ne l’ai pas vu car j’avais lu le bouquin et du coup connaissant la fin, j’étais un peu réticent à voir le film. Je trouve aussi que même si Di Caprio est un bon acteur, Scorcese devrait quand même varier un peu ! Et puis de manière générale j’aime moins ses derniers films. Ceci dit « Boardwalk empire », la série qu’il produit et dont il a réalisé le 1er épisode, c’est pas mal du tout.
Pour revenir à ce que tu dis à propos du twist à la fin d’ »Inception », je trouve qu’un bon film ne s’oublie pas 10 minutes plus tard, même si on n’utilise pas ce procédé. Il y a toujours des scènes, des dialogues, des idées qui donnent à réfléchir après, ou simplement des émotions qui restent. C’est pour ça que je trouve que le twist est une technique un peu « facile » pour faire cogiter les spectateurs après coup, même si ça peut être justifié dans certains cas bien sûr. En l’occurrence j’ai trouvé ça un peu gratuit.
Je n’aurais pas forcément rallongé « Inception » mais j’aurais réduit la longueur de certaines scènes d’action. Je pense aussi qu’il aurait gagné à être en apparence plus simple, plus épuré, pour finalement mieux explorer le sujet et l’idée de base. Il aurait pu ajouter un peu de complexité dans les personnages et simplifier l’intrigue. Après ce n’est que mon avis, c’est purement subjectif. Sinon je n’ai rien contre le blockbuster ou les films « commerciaux » en soi. Il en faut et il y en a de très bons !