
La bande annonce de Gainsbourg, vie héroïque, film de Joann Sfar sur la vie de l’un des musiciens français du 20ème siècle les plus importants, est disponible depuis quelques temps sur Internet. Et plusieurs aspects laissent présager le pire sur ce biopic ambitieux, notamment l’interprétation parfois désastreuse d’Eric Elmosnino.
Le biopic est un genre difficile et exigeant, en particulier quand il porte sur une personnalité bien connue de tous. On peut certes citer des réussites (comme le Bird de Clint Eastwood, par exemple) mais elles demeurent considérablement moins nombreuses que les échecs.
Si l’on doit réaliser une œuvre sur la vie de Gainsbourg, j’aurais tendance à penser qu’un documentaire particulièrement fouillé et rigoureux, adoptant des angles nouveaux – car il en existe déjà de nombreux – serait en l’occurrence plus intéressant qu’une fiction. Gainsbourg a tellement été présent dans la vie des français – à travers sa musique, ses multiples interviews et apparitions télévisées, le cinéma ainsi que, donc, les documentaires qui lui ont été consacré – que l’on voit difficilement ce que peut apporter un film, qui a malheureusement toutes les chances de ne proposer qu’une version pastichée des images que l’on associe naturellement au personnage. A partir de là, si on ne peut, en toute bonne foi, condamner définitivement l’initiative avant d’en avoir vu le résultat, difficile de ne pas être extrêmement sceptique.
Une interprétation parodique et irrespectueuse
Le moins que je puisse dire, c’est que la bande annonce de Gainsbourg, vie héroïque ne m’a pas rassuré. Elle va même bien au delà de ce que je pouvais redouter de pire. Déjà, elle laisse supposer que le film va retomber dans les éternels travers du biopic, à savoir l’exploitation des éléments de la vie de l’artiste les plus racoleurs. C’est d’autant plus regrettable dans le cas de Gainsbourg qu’il y a beaucoup à dire sur son approche musicale, c’est à dire sur ses influences à lui comme sur celles, considérables, qu’il a exercées sur des musiciens de toutes les nationalités et de toutes les générations (il n’y a pas d’autres chanteurs français bénéficiant d’un telle crédibilité auprès de nombreux et très respectables musiciens étrangers contemporains). Eastwood traitait très bien de cette dimension (l’approche musicale de l’artiste) dans son film sur le saxophoniste Charlie Parker. Mais bon, peut-être tout simplement que la bande annonce de Gainsbourg, vie héroïque fait l’impasse sur cet aspect, préférant des extraits plus incitatifs auprès du grand public.
En revanche, le drame du film est de ne pas avoir doublé le comédien Eric Elmosnino (dont je ne remets absolument pas en cause le talent au théâtre, n’ayant pas vu ses pièces) quand il chante du Gainsbourg. L’acteur et son metteur en scène ont manifestement oublié que le chanteur disparu avait un timbre de voix et un sens de l’interprétation remarquables ; or il est insupportable – et pas seulement pour les fans, mais pour toute personne qui apprécie vraiment la musique – d’entendre Eric Elmosnino massacrer des chansons comme Laetitia, en les interprétant comme un mauvais imitateur qui fait la tournée des campings. Le pire, c’est qu’en dehors des parties chantées, sa « partition » n’échappe pas toujours au ridicule ; ainsi le célèbre « Je suis un insoumis » lancé par Gainsbourg aux paras outrés par sa marseillaise reggae, s’il était certes grandiloquent mais plutôt classe dans la réalité, devient carrément grotesque dans la bouche du comédien, qui en fait beaucoup trop, versant carrément dans la parodie. Et ça, on voit mal comment cela peut échapper à un bon directeur d’acteurs… Et à un comédien digne de ce nom, d’ailleurs.
Elmosnino, il l’a dit lui-même dans la presse, n’est pas un admirateur de Gainsbourg, et non seulement c’est son droit le plus strict, mais cela aurait même pu l’aider, en un sens, à aborder son personnage et à le décomplexer, en quelques sortes. Mais fan ou non, à partir du moment où il accepte de chanter dans le film, il aurait dû, en tant que professionnel, prendre des cours de chant – cela n’aurait pas été nécessaire si il avait des facilités dans ce domaine, mais ce n’est manifestement pas le cas et ce n’est d’ailleurs pas un reproche, vu que ce n’est pas son métier.
Par contre, Laetitia Casta paraît très à l’aise dans le rôle de Bardot. Sa voix et sa diction évoquent clairement celles de l’actrice du Mépris. Hélas, sa contribution, si réussie soit-elle, risque de ne pas sauver du naufrage un biopic qui invente un nouveau et très surprenant défaut du genre : l’oubli pur et simple de l’un des talents, et non des moindres, de l’artiste auquel il est consacré.
Voir la bande annonce de Gainsbourg, vie héroïque sur Comme au Cinéma
Lire la critique de Gainsbourg, vie héroïque sur Citizen Poulpe
2 commentaires
Excellent article, enfin un blog sérieux et honnête sur le cinéma.
Une cinéphile
Fan absolue de Gainsbourg – gloire à son album Reggae !!- je suis totalement d’accord avec toi ; je n’ai pas encore réussi à voir la bande-annonce (juste quelques images), je regarderai ce soir…
Les puristes ne seront pas contents, car Gainsbourg est considéré par ses pairs, qu’on aime ou pas, comme un immense artiste !!!
Je trouve carrément odieux qu’on ait filé le rôle de ce biopic commercial à un fichu comédien qui n’est même pas capable de reconnaître sa grandeur – au moins d’un strict point de vue artistique.
Quel dommage qu’ils aient privilégié la gueule du type – c’est vrai qu’il ressemble étrangement à Gainsbourg – plutôt que sa faculté à incarner le personnage et son amour pour l’artiste ; ce qui me paraît, personnellement, essentiel pour endosser le rôle…