
Francis Ford Coppola
Dans une interview publiée par Le Monde, Francis Ford Coppola livre un point de vue intéressant sur le piratage et l’avenir du cinéma. Autant dire que ça vole un peu plus haut que le discours des hommes politiques actuels ; car si la proposition du réalisateur est discutable (en ce sens qu’elle soulève bien des questions), sa démarche est louable et constructive.
Le concept du live cinema
prôné par Coppola
Face à une problématique actuelle – le partage de fichiers sur internet – Coppola cherche davantage une solution en regardant vers l’avenir qu’en voulant défendre et rétablir les systèmes du passé ; et c’est tout à son honneur. Sans cautionner le piratage, le réalisateur de L’homme sans âge, de Rusty James et de Tetro, à l’affiche le 23 décembre, dénonce les sanctions absurdes et démesurées qui sont envisagées – et parfois appliquées – contre les personnes qui échangent des films sur internet (Pirater c’est mal, bien sûr. Mais condamner des gamins parce qu’ils s’échangent des fichiers de films est une aberration
), et la lutte dérisoire, selon lui, menée contre le piratage (on ne peut pas combattre le piratage
).
Coppola pointe du doigt les prix prohibitifs des DVD et surtout, met l’accent sur la nécessité non pas de défendre le cinéma par la répression, mais de faire évoluer cet art de manière à attirer plus de gens dans les salles en proposant quelque chose que le piratage de fichiers ne peut pas proposer. C’est ainsi qu’il développe le concept de live cinema
, rappelant que le metteur en scène de cinéma est un chef d’orchestre
. Le principe : une version différente d’un même film à chaque projection (les fichiers peuvent être réorganisés différemment à chaque projection
), c’est à dire que les plans de caméra et le montage peuvent évoluer – tout comme un groupe de musique ou un orchestre peuvent faire évoluer les thèmes et les structures des morceaux au cours des différents concerts . Le cinéma vient du théâtre. Je pense qu’il est prêt à devenir un art vivant
, affirme le cinéaste.
Une solution discutable mais une démarche constructive
Force est de reconnaître que l’idée est originale et intéressante, surtout quand on constate la platitude, voire la bêtise des discours que l’on peut entendre autour du piratage sur internet. Et que l’on pense à la loi Hadopi, aussi inconséquente qu’impossible à appliquer réellement.
Cependant, le concept de live cinema
soulève plusieurs problèmes.
Le premier est d’ordre artistique ; face à un grand film, on est tenté de penser que le montage et la réalisation de chaque scène sont parfaits, c’est à dire qu’ils expriment un point de vue et véhiculent des idées bien précises, au service de la cohérence de l’ensemble du film. L’idée, donc, de proposer plusieurs plans de caméra et plusieurs montages dénature en un sens ce qui fait la valeur du cinéma et le travail du réalisateur – même si l’idée d’entrer dans une salle de cinéma pour voir quelque chose d’unique est excitante.
Le second problème est d’ordre pratique et économique. Prévoir plusieurs plans de caméra pour une même scène, élaborer des montages différents impliquent forcément du temps, des personnes et donc des coûts supplémentaires.
On peut donc adhérer ou ne pas adhérer au concept évoqué par Coppola, mais je pense qu’il y a une leçon à retenir de ce type d’interventions : il ne faut pas s’entêter, contre toute logique, à défendre des systèmes en luttant vainement, et souvent mal, contre des évolutions devenues inévitables ; mais plutôt, comme le fait cet immense réalisateur, réfléchir à des solutions nouvelles et constructives.

3 commentaires
Je dirais que c’est une idée très coppolienne, très chatoyante, mais qui fuit dès qu’on l’examine de près…
Le cinéma vient un peu du théâtre, mais surtout il vient du spectacle, toutes les formes de spectacle.
Aujourd’hui, le spectacle appartient de moins en moins au cinéma, et c’est tant mieux pour le cinéma. Par exemple, il va devenir moins lucratif, et ce n’est peut-être pas un mal. Par exemple, peut-être en viendra-t-on à considérer les films comme on considère les livres, ou les tableaux : comme des objets dont le sens n’est pas dans le spectacle.
Mais ce qui compte, c’est la façon dont on est en train de changer de point de vue sur les films – pas la façon de plier les films à de nouvelles normes de spectacle. Pour le spectacle, la 3D est aujourd’hui plus rentable que n’importe quel proposition artistique ou interactive (le film dont vous êtes le héros).
En ce qui concerne le piratage, la licence globale est la seule solution. Pourquoi elle n’est pas mise en oeuvre… autre question.
Intéressant.
C’est sûr que la faisabilité de l’idée est loin d’être évidente. Et surtout, ne risque t-on pas de dénaturer le cinéma ? Devant un bon film, on a souvent l’impression que la caméra est parfaitement placée, que le montage sert parfaitement la scène… y a t-il du sens à proposer des alternatives ?
Dénaturer le cinéma, c’est peut-être un grand mot…
Mais artistiquement, non effectivement, je ne crois pas que ça rime à grand chose.
Il y a une certaine ironie dans le fait que ce soit Coppola qui ait cette idée, dans la mesure où c’est précisément sa faiblesse : ne pas savoir arrêter un film, avoir du mal à le figer, le déterminer dans un état définitif. Je pense qu’il aime tellement l’état de création, ce flux de chaos où dansent tant de possibles, qu’il aimerait pouvoir y vivre en permanence, le prolonger ad vitam eternam. D’où l’idée de pouvoir « remixer » le film continuellement. A mon sens il n’y a guère que dans Apocalpyse Now que Coppola a trouvé son moment de grâce et la force de clore quelque chose – mais il l’a fait contraint et forcé par une pression incroyable. Encore a-t-il fallu qu’il sorte la fameuse version « redux » vingt ans plus tard, qui pour le coup « dénature » le film original.
Le problème, c’est que la finitude, la clôture de l’oeuvre est au coeur de la création. Quel intérêt aurait un tableau que le peintre passerait son temps à changer, à poursuivre, à exposer comme une succession de possibles parmi lesquels il évite finalement de choisir ?
Réaliser un film, comme toute création, c’est faire une suite de choix. Et il n’y a de choix que parce qu’il y a la nécessité de terminer. C’est quelque chose de très dur en réalisation, cette question du choix, cette obligation d’arrêter les frais, dans tous les sens du terme. Plus dur qu’en peinture, où si le tableau n’est pas satisfaisant, on peut toujours prendre une nouvelle toile. Mais c’est aussi ce qui donne un enjeu au fait de faire un film, c’est aussi par là qu’un film prend son sens.
Il y a un « momentum » dans la réalisation, dans le montage, qui font que tout à coup, sur l’ensemble des plans, un montage précis va donner un corps extraordinaire à telle séquence. C’est parfois le fruit du hasard, parfois le fruit d’une expérimentation laborieuse après avoir essayé douze solutions, mais c’est toujours le fruit de l’obligation de « trouver », de faire en sorte que « ça marche ». Ouvrir la possibilité de remixer le film en live, c’est supprimer la nécessité de trouver, c’est alors supprimer la possibilité même de ce « momentum », de la possiblité de la grâce.
My own two pence.